vendredi 26 avril 2019

Chronique : Rage Against The Machine (1992)



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Epic Records


Playlist : A1- Bombtrack / A2- Killing In The Name / A3-  Take The Power Back / A4- Settle For Nothing / A5- Bullet In The Head / B1- Know Your Ennemy / B2- Wake Up / B3- Fistful of Steel / B4- Township Rebellion / B5- Freedom


La révolution est en marche ? Bien sûr que non, malgré les illusions, elle n'a jamais été aussi lointaine. On peut aller se coucher ou croire, au moins une ultime fois, à une alternative grâce au premier album de Rage Against The Machine paru en mille neuf cent quatre-vingt-douze sur le Label Epic Records. 


Another funky radical bombtrack


 OK. L'abcès aura fini par crever. L'abstrait sentiment d'abandon et les bien réelles violences gouvernementales ressentis depuis des décennies s’extériorisent, enfin. En résultent six mois de crise politique, de colères sociétales, de frustration populaire, prenant la forme hebdomadaire d'une séance de sport à ciel ouvert. Tout le monde a son mot à dire, surtout les nombreux journalistes qui, des heures durant sur les plateaux, oublient une rigueur déontologique pourtant essentielle à leur fonction. Pendant ce temps, chez les désespérés, idiots, vaches à lait, naïfs, précaires, conscients, rejetés, incompris, l'espoir renaît puis se meurt à nouveau en l'espace d'une journée. Les très pauvres, n'auront eux que le je-m’en-foutisme comme acceptation. Faisons semblant mais personne n'est dupe. Rien ne changera, le mépris continuera. La promesse d'un grand blabla, plus cher qu'utile, avec pour idée de poser tous les sujets épineux sur la table dans une transparence totale a toujours été une illusion. Dommage, encore loupé, la matrice ne repartira pas de zéro. A dire vrai, la question ne s'est jamais posée. La réalité d'un quotidien interdisant de rêver sera invariablement le même pour une grande majorité de bonnes âmes autour du globe. Le désormais trop connu ascenseur social est en panne, pour une durée indéterminée l'escalier est en rénovation tandis que l'échelle de secours n'existe bêtement pas. Dans ces conditions, comme cela arrive quelquefois, le pays des droits de l'homme - qu'il n'a jamais été - vacille. Il est loin d'être le seul. Sur le sol des républiques, il n'en reste plus beaucoup pour croire aux berceuses étatiques. Donc oui ça brûle, ça casse, ça s'agite, ça vit... Mais que les conservateurs se rassurent, nous savons tous qu'il s'agit là d'un épiphénomène. Les choses rentreront tôt ou tard dans un ordre établi de longue date. Si tant est qu'ils puissent se loger, sinon un carton fera l'affaire, les gens finiront par rentrer chez eux. De gré ou de force, la désobéissance civique sera refrénée, le besoin d’espérance avec. Tant pis si au passage les bouddhas s'immolent et si des litres de sang coulent sur le bitume, ça ne sera jamais celui du système.

 Outre les diverses vertus qu'on lui accorde, si on se doit de respecter la musique c'est aussi parce qu'elle a su constamment engendrer ou accompagner les mouvements sociaux. A travers les siècles, sur tous les continents, elle a propagé des courants alternatifs de pensées. Des bons, des moins bons, chacun jugera suivant ses attirances. Elle est la liberté de ceux qui en manquent. A l'instar d'une eau se frayant un passage dans la roche, la musique a toujours trouvé le moyen de s'immiscer dans les interstices laissés sans surveillance par des puritains assermentés. Le cours de l'histoire ne compte plus les procès, pénaux ou d'intentions, ayant tenté d’empêcher son expansion. Pour une peine perdue d'avance, c'était bien essayé. Seulement voilà, l'ironie est partout alors on ne peut que faire qu'un amer constat. De nos jours, cette énergie est obstruée. Pour une fois, les censeurs n'y sont pour rien. D'innombrables causes expliquent ce processus néanmoins il faudra se faire à l'idée que nous sommes tous coupables. C'est de notre faute si l'art musical contestataire n'est, de manière visible, plus présent. Nos pratiques ont changé, nos façons de consommer évoluent. Presque tout ce qui nous entoure est devenu jetable. L’obsolescence programmée des objets, de l'information, de l'amour, est la norme actuelle. De fait, par l'intermédiaire de services comme Spotify, Youtube, Deezer et consorts, l'offre est gargantuesque. Un syndrome Kleenex, synonyme de boulimie, favorisant les mauvaises habitudes. Plus grand monde ne prend le temps d'écouter un album de son début à sa fin. De tenir compte de ses paroles et encore moins de les traduire si besoin. S'imprégner en profondeur d'une œuvre, en comprendre l'essence, n'est plus une priorité. A l'évidence, chacun fait ce qu'il veut. On peut s'en foutre et vouloir, selon son humeur à la seconde, profiter d'un seul morceau sur une dizaine. On peut. En conséquence, puisque tout est à l'aune du divertissement instantané, de la peur mercantile de froisser l'auditeur avec un autre message que "dansez", une major mainstream ne verra pas d'un bon œil la signature d'un musicien un peu trop engagé. Par effet domino, l'artiste ne prendra plus le risque d'un discours qui ne sera pas entendu ou, pire, oublier dans la minute. Certes, il en reste des maquisards, des renfrognés intransigeants, ils sont justes relégué au fond, absents des projecteurs. Avec une pointe de fierté, ils s'en accommodent sans aucun doute. Crier un désaccord entraînant ainsi des milliers de fans dans son sillage reviendra, c'est mathématique. En attendant, ceux en mal de contestation devront enclencher le bouton rewind. L'espace d'une heure, rembobiner le temps afin de retourner à une époque où une journée ne semblait pas si courte et où nous avions le luxe de réfléchir à une absurdité avant qu'elle ne soit chassée dans la minute par une nouvelle.


Something about silence makes me sick


 Datant de plusieurs années et jamais publiée, la version 0,01 de cette chronique exposait une énorme connerie. Bien que justifié par une série d'arguments, son prologue soulignait que cet enregistrement avait pris un coup de vieux. A la lumière de l'actualité, cette ébauche n'a plus lieu d'être. Tant qu'un humain ressentira la pulsion d'épancher sa soif de pouvoir, cet opus est même destiné à prendre de l'ampleur. Son contenu est un brûlot que les plus crédules pourraient croire trop alarmiste. Les moins niais se nourriront quant à eux de cette boule de magma donnant envie de se propulser contre les murs. En un essai, ces musiciens ont élevé l'art de la guérilla phonique à un de ses niveaux maximums. Ce n'est pas qu'un simple cercle de couleur noire tournant sur une platine, c'est un manifeste faisant mouche avec une précision chirurgicale. Ils furent légion dans notre chronologie, les lanceurs d'alertes, et ces quatre-là ne sont pas en reste. En mille neuf cent quatre-vingt-douze, Rage Against The Machine, avertissait déjà d'une urgence. De l'obligation à désengourdir nos consciences si on ne désire pas une migraine irrévocable à son réveil. Plus besoin de faire semblant, d'enfoncer la tête dans le sable, eux, comme tous les autres, avant, pendant et après, avaient vu juste. Les prophéties se sont matérialisées. L'ego culturel de la vieille Europe, la vantardise d'être différent, est mis au sol avec plus de rapidité qu'un CRS fondant, tonfa en avant, sur un manifestant pacifique. On ne plaisante pas avec l'ordre républicain. C'est avec une tristesse nostalgique que nous nous sommes rendu compte que non, nous n'étions pas meilleurs que nos voisins. L'arrogance à la française s'est envolée. Les combats semblent tous perdus, inspirer à une vie digne est réduite à peau de chagrin, les soixante-huitards nous auront tous trahis. Ceux qui prônaient la révolution sont dorénavant occupés à choisir leur nouveau papier peint, motif fleur de lys. Depuis fort longtemps, les syndicalistes les plus revendicatifs se sont rangés aux côtés des partis politiques. Quand rien ne va, c'est le moment idéal d'afficher un sourire narquois et ce disque nous le rappelle. Rien n'est jamais trop tard. Les luttes légitimes ne finiront jamais tant qu'elles proviennent du pied de la pyramide. Encore plus quand les arrogants pousse-au-crime, confiants en leur capacité de répression, éparpillent un peu partout des allumettes. Fabriquer sans recul des lois annihilantes les libertés individuelles paraît plus aisé qu'une réflexion profonde sur le bonheur abordable de tout un chacun. Le factieux naît des résultats d'une urne.

 C'est à la suite d'un vol de nourriture à la cantine d'une école californienne que le noyau de RATM se forme. Poursuivre la genèse serait sans intérêt, il n'y a pas grand-chose à en dire, c'est du classique. Notons cependant que Zack de la Rocha a fait ses premières armes dans une formation à tendance hardcore. Sans grandes prétentions, Inside Out, peut néanmoins servir de portail vers un genre parfois compliqué à appréhender. C'est cool de prétendre le contraire mais personne ne réussit sans forcer son talent, sans des heures d'apprentissage et sans souffrance. Créer demande un investissement propre ravageant souvent toutes formes de priorités. Passer de scènes locales à internationales dépend d'une part de chance, de rencontres et de beaucoup de travail. L’anecdote du hit écrit sur un coin de table en dix minutes ne marche éventuellement qu'une fois. Cette œuvre est extraordinairement travaillée. Rien n'est laissé au hasard, l'improvisation n'a pas sa place. Si on en doute, il suffit de regarder leur première performance en public. La setlist, composée d'une grande partie des morceaux présents ici, sonne à la perfection, les effets rajoutés en post-prod en moins. L'énergie ainsi que le charisme des futurs grands saute aux yeux, comme l'approximatif look typique des années quatre-vingt-dix. Il devient alors facile de comprendre le chemin parcouru. Passer en quelques mois d'un quasi-anonymat à une signature chez Epic Records et un partage d'affiches européennes avec Suicidal Tendencies. Etre sur de soi est une chose, savoir s'entourer en est une autre. S'orienter vers Sound City est une nouvelle preuve d'intelligence. Cela s’avère payant et judicieux. Au-delà des qualités phoniques de ce studio d'enregistrement, que tous les passionnés connaissent, cette option fut motivée par le fait que Nirvana y a enregistré son Nevermind quelques semaines auparavant.


Ignorance, hypocrisy, brutality, the elite


 Réussir son entrée est une impérieuse nécessité. Sur ce disque c'est le cas. Il peut se résumer à son à son intro de vingt-cinq secondes. A une répétitivité anxiogène puis à la déflagration métallique qui s'ensuit. Que personne ne se trompe, si Rage Against The Machine prône une violence défensive, ce groupe ne succombe pas aux structures faciles. Au contraire, il ne s'agit pas d'un monobloc de béton armé. Durant de multiples passages la tension baissera, laissant place à de jolis moments, notamment grâce à la section rythmique et plus encore de Tim Commerford, le bassiste. Lorsqu'un genre ne se prête pas à l’exercice, cette ficelle répandue permet d'éloigner la lassitude et de soutenir le fond plutôt que la forme. Le propos ne se retrouve pas pris au piège d'une effusion de sons parfois parasites. Afin de marquer les esprits, Bombtrack ne profite pas de ce genre de subtilités. Ce morceau désigne les cibles prioritaires, ce n'est qu'un début. Lucide, le quatuor précise que ce n'est qu'une chanson contestataire de plus. Peu importe, ne pas faire est toujours une erreur. La vendetta s'organise. Le plan consiste à anéantir les récalcitrants et si le drapeau américain peut servir de combustible, la fête n'en sera que plus intense.
Aucune sonorité n'est accessoire. La fusion n’opère pas seulement dans le phrasé rap de Zack mais avant tout dans le jeu protéiforme proposé. La guitare ne se force pas à la démesure. Elle n'est pas la formidable boule de destruction que l'on imagine au premier abord. Lorgnant maintes fois du côté du funk, elle sévit comme des centaines de marteaux défonçant à l'usure le mur de Berlin. Clair, lourd, minutieux, Tom Morello se montre brillant. Désormais un classique, disponible dans un nombre incalculable de compilations de l'époque, Killing In The Name maintient la pression. La dénonciation virulente fustige cette fois le lien avéré entre l'organisation du KKK et certains hommes de pouvoir. Dans un monde où la moindre excuse sert d'invitation à se faire tirer dessus, il est étonnant, qu'avec de telles prises de position, cela ne soit pas arrivé à ces musiciens. On ne peut que s'en réjouir, évidemment. Du moins dans un premier temps, puisque très vite arrive la réflexion que si cet album paraissait demain, il serait un objet de scandale dans le seul but de remplir les grilles de programmes des chaines d'infos, donnant, du coup, des idées à certains.

 La suite n'est qu'une exhortation à un militantisme forcené. Un appel aux peuples de prendre le pouvoir, quitte à utiliser à bon escient les vices dont ils sont victimes. De ne pas se contenter des miettes jetées par les dirigeants en nous faisant croire que nous avons déjà de la chance. Il faut renflouer les banques coupables des crises économiques avant de penser à nourrir l'humain, le modèle à ses priorités. La liberté n'est plus dans le droit de vote mais dans l'abstention. La comédie de l'obscène se cache parmi les larmes de crocodile de nos hommes/femmes politiques. Face caméra, l'indignation se transforme en un siège assuré dans un hémicycle hors-sol. Promettre puis se pencher lorsqu'un lobby toque à sa fenêtre. Pris la main dans le sac ou non, le très actuel sujet du suicide touchera de près peu d'élus. Dans le même intervalle, du côté du peuple, ils seront des milliers à mourir à cause de décisions qui ne leur appartiennent pas. A l'instar des cellules, l'échappatoire ne sera jamais identique au gré de son carnet d'adresses. Ne prenons pas la peine de mettre dans la balance tous les homicides liés à la pauvreté. Passons sur les overdoses causées par le besoin de déserter une vie merdique. Par contre, ne mettons pas sous le tapis celles dont sont responsables les laboratoires pharmaceutiques et sa horde de médecins corruptibles. Les urgences, sociétales, climatiques, s’accumulent, les morts s'entassent tandis que les fabricants de sacs funéraires s'enrichissent. Des statistiques qui n'effraieront que les prochains sur la liste. Oui, les raisons de s'insurger, de tout raser, de recommencer, façon Sodome et Gomorrhe, les croyances religieuses en moins, sont variées. Loin est la période où les valeurs philosophiques se limitaient à un choix droite/gauche. Il est vain de succomber aux sirènes anarchistes - ou de son opposé populiste - pour se rendre compte que le schéma n'est plus possible. Le système est dépressif. Inutile de faire dans l'angélisme, qu'on le veuille ou non, nous sommes tous capitalistes. L'exploitation des plus démunis est un standard nous concernant tous. Nous voulons tous notre confort et pour pas cher. RATM ne donne pas de leçons de vie, ils disent simplement stop. Le point culminant du foutage de gueule et de l'absurdité est plus qu'atteint. Quitte à vendre son corps, son âme, la vie ne se résume pour beaucoup qu'à combler une précarité héritée. Regarder les belles vitrines des magasins et les grandes écoles depuis le trottoir d'en face ne dure qu'un temps. Difficile de vivre dans un monde dont l'optimisme se nomme loterie nationale.

 Si les harmonies tendent parfois à nous le faire oublier, les paroles mettent l'accent sur chacune des lignes de cette chronique. Produit par des jeunes gens pour des jeunes gens, cet opus de Rage Against The Machine sera malheureusement toujours d'actualité. Tant que l’oppression physique et morale sera au cœur du système, il parviendra à nous faire croire qu'un changement est envisageable sans pour autant attendre l'explosion du soleil. Nul besoin d'avoir connu les années quatre-vingt-dix pour s'en convaincre. Réussir une bonne fois pour toutes là où nous avons tous échoué à travers les siècles doit être une éternelle source de motivation, que l'on ait quinze, dix-huit ou cinquante ans. Toutefois, il faut garder à l'esprit que nous devenons, par la force des choses, ce que nous avons haï, tous sans exception. Ce groupe n'échappera pas à ce pragmatisme. La lutte deviendra molle. Lui aussi deviendra médiocre, sans talent, sans envie. C'est le simple parcours de la vie, d'une signature dans une maison de disques de renom et du succès qui en découle. Conquérir un trône n'est pas complexe, éviter que la machine à broyer pulvérise nos idéaux de justice est une toute autre histoire.






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