mardi 23 mai 2017

Chronique : Pixies ~ Doolittle (1989)


cover pochette LP band groupe formation boston indie grunge Black Francis Kim Deal
4AD


Playlist : 1- Debaser / 2- Tame / 3- Wave of Mutilation / 4- I Bleed / 5- Here Comes Your Man / 6- Dead / 7- Monkey Gone to Heaven / 8- Mr. Grieves / 9- Crackity Jones / 10- La La Love You / 11- No. 13 Baby / 12- There Goes My Gun / 13- Hey / 14- Silver / 15- Gouge Away


De mille neuf cent quatre-vingt-huit à mille neuf cent quatre-vingt-onze, le groupe Pixies aura sorti quatre excellents albums sur le label 4AD. Une performance des plus remarquables ayant changé le rock en lui donnant une nouvelle impulsion. Deuxième de la discographie, Doolittle est sans conteste mon favori. 


Le surréalisme, c'est moi. 


 Primo, dégoter un album en adéquation avec ses pensées éphémères. Ensuite, moins évident, savoir quoi publier à son égard. Ceci fait, la véritable difficulté débute puis les aléas imprévisibles mais bien présents peuvent rendre la tâche épineuse, voire pénible. Se réveiller grognon et le projet tombe à l'eau. Surtout lorsque la moindre excuse, tant qu'elle a de vagues airs d'occupations momentanées, suffit à se laisser distraire au point d'en oublier l'objectif initial. Mettre à profit l'actualité a parfois du bon, se risquer à un profond manque de recul en est l'inconvénient. M'enfin, nous sommes tous saoulés, éreintés, d'une élection présidentielle à rallonge. Et puis sans remettre en cause leurs qualités, une chronique sur Little Red Record des Matching Mole's, sur le plus jamais de 20% des bérus ou bien encore sur le premier Rage Against The Machine, n'aurait pas été, dans ces circonstances du moins, une grande source d'inspiration. Ils honorent des idéaux méritant mieux qu'une fumisterie télévisuelle. Suite à la disparition de Chris Cornell, faire découvrir le premier Soundgarden à ceux qui ne le connaissent pas encore avait tout l'air d'un choix judicieux. Mais là encore, donner l'impression d'une nécrologie artistique préparée à l'avance est un rituel, indigne et mercantile, propre aux biographes prévoyants. Faites par des stagiaires, ils empilent les morts probables de l'année, au cas où. Il faut bien avouer que depuis Wikipedia, cela prend moins de temps. Chris attendra quelques mois, le temps du respect et d'une décence nécessaire. Inutile de se précipiter maintenant qu'il n'est plus là. Saluons juste avec une part de tendresse sa contribution au monde. Quoiqu'il en soit, je doute qu'il m'en veuille de le faire passer après les musiciens de Boston. Ils feront à jamais partie du même cercle, d'un même tout. 
Bref, quand la phase de recherche s'éternise, on se doit d'oublier les burn-out constants et revenir aux satanés fondamentaux. A nos listes personnelles, réelles ou virtuelles, rarement définitives de nos trente, cinquante, cent, meilleurs disques de tout les temps. L'envie et la motivation suivront car ces œuvres ne nous trompent pas. Imperturbables, sûrs de leurs effets bénéfiques, ce sont de loyaux soldats-apôtres luttant contre le fléau des quotidiens moroses. Pour un grand nombre, Doolitlle des Pixies, n'est pas seulement un de ces précieux alliés indémodables. En permanence bien visible, prêt à rendre service, il figure dans les premiers rangs, tel un spartiate des temps modernes. Paru en mille neuf cent quatre-vingt-neuf, il n'a pas pris une ride, ne s'est aucunement laissé recouvrir de poussière. En d'autres termes, il est un classique incontesté. Au-delà de la nostalgie qu'il évoque fatalement, le nouveau venu ne se sentira pas exclu. Grâce à une somme de qualité impressionnante, ce vinyle restera dans les esprits tant qu'il existera des passionnés d'art. 

 Avant le flux continu d'éloges sincères, passons en revue le petit cailloux dans la chaussure puisque fâcheusement il en existe bien un. Trois fois rien. Debaser, n'a pas résisté au poids des années. Inspirée par le court métrage français : Un chien Andalou - dont le scénario est écrit par Luis Bunuel et Salvador Dali - cette chanson ne mérite pas, de prime abord, une quelconque remontrance. Par contre, le temps aidant, son talent à être inutilement agressive fini par irriter. Ça hurle, ça crie, elle me fatigue. Dommage mais ce n'est en rien catastrophique. Elle ne résume pas l'album a contrario de toutes celles qui vont suivre. Sans laisser croire aux nouveaux adeptes qu'ils sont les glorieux inventeurs d'un genre, les membres de Pixies ne sont pas seulement connus pour n'être que des agréables musiciens. L'influence qu'ils auront laissée est aussi prodigieuse que leur talent respectif. Le nombre d'artistes se revendiquant comme enfants directs de la formation de Boston ne se mesure pas. C'est normal et logique car très peu de gens peuvent se vanter d'avoir une écriture musicale si naturelle, si fluide en plus d'être reconnaissable en quelques secondes. Alors quitte à s'inspirer... A tort ou à raison, inventer n'est que trop rarement synonyme d'un succès d'estime et encore moins mercantile. La clé lorsque l'on souhaite réussir, se trouve dans sa capacité à sublimer, à réarranger ce qui existe déjà sans pour autant copier bêtement. Sauvegarder l'esprit d'une chose et sa continuité dans l'art. En ce sens Pixies est le trait d'union indispensable et cohérent entre le hardcore de Husker DÜ et le grunge de Nirvana. La meilleure des preuves se nomme Tame. Schizophrénique, elle hurle autant que sa consœur sauf que son emballage est beaucoup plus cool, rien ne vient heurter les sens. Avec ses couplets murmurés suivi de ses refrains hurlés, elle excitera un pan entier du rock. Des milliers de jeunes s'inspireront de cette structure musicale remise au goût du jour. Un Smell Like Teen Spirit prend ses racines ici. 


Hey 


Pendant que le superbe I Bleed défile, intéressons-nous, une fois n'est pas coutume, aux paroles proposées dans ce LP. Le surréalisme, la Bible, la place de l'humanité dans l'univers ainsi que son pouvoir de destruction, sont les principales thématiques abordées. Si votre anglais est très approximatif, ce n'est qu'un détail. Dans les interviews, Black Francis soulignera souvent que l'important est ailleurs. Pour lui, et je le rejoins dans cette pensée, la mélodie des mots est primordiale. Les utiliser au bon endroit, à bon escient, afin qu'ils fusionnent avec les instruments quitte à ce que les lyrics ne veuillent rien dire. Que les intellectuels se rassurent, ce n'est pas vraiment le cas dans Doolittle. En France nous avons un souci avec ce procédé mais ne soyons pas hypocrites, c'est exactement ce point qui fait de la musique anglo-saxonne la meilleure au monde. Globalement, ils se fichent de produire une pièce de théâtre sur fond sonore. L'efficacité prime sur une branlette d'auteur sinon on se retrouve avec des horreurs à la Saez et Raphael. Le monde n'aura pas attendu la bénédiction du Pape Francis pour s'adonner à cette règle mais il aura permit à de nombreuses personnes de se déculpabiliser de ce genre de considération secondaire. L'introduction très coconuts d'Here Comes Your Man frappe à la porte. Il s'agit là d'un des premiers single à avoir été choisi pour la promotion, à juste titre puisque il reflète plutôt bien l'âme du disque. Le calme côtoie la tempête, le punk embrase la pop et nous, nous passons un moment charmant. Depuis que l'humain tient sur ses deux jambes, il aime la rythmique. Elle coule dans nos sangs depuis des millénaires. C'est sans doute une des principales raisons qui fait que tout le monde aime Pixies. Très rares sont les groupes sachant aussi bien la manier et qui, surtout, la mettent autant en avant. La précision chirurgicale de David Lovering quand il tape sur sa batterie cristalline fait des merveilles tandis que Kim Deal, qu'on se le dise une fois pour toute, mérite sa statue au panthéon de la musique. Son jeu de basse est l'un des plus cool que l'on puisse trouver sur une œuvre. A la fois simple et d'une profondeur folle, elle est un modèle à suivre pour quiconque voulant apprendre la basse. A cela, la guitare de Black Francis s'imbrique parfaitement et lui ajoute une fougue explosive. C'est la même chose en ce qui concerne son chant qu'il module selon les besoins et les ambiances souhaitées. Le titre, culte, Monkey Gone To Heaven résume le tout avec fidélité.

 Puisque nous sommes dans ce sujet et excepté La La Love You - c'est le batteur qui tient le micro - la grande force des Pixies est de proposer deux chants. Un masculin, l'autre féminin. Sans grandes surprises, les morceaux fonctionnant le mieux sont ceux qui réunissent les deux. Il aurait été criminel de se priver du talent vocal de Kim. Sans sa présence, Doolittle n'aurait pas autant de charisme, de saveur et de charme. Cette remarque vaut pour tous les autres albums mais aussi pour toutes ses autres formations, comme The Breeders. Mille détails s’amoncellent sur No. 13 Baby. Les planètes semblent s'être alignées sur ce titre, il restera, c'est certain, dans l'histoire. Les grands albums enchaînent les incroyables légendes alors les mêmes causes produisent les mêmes effets en ce qui concerne Hey. Rien n'est a enlever, rajouter, modifier. Elle dresse les poils et excite le cerveau. Pourtant, il n'y a rien de sorcier dans cet instant hors du temps mais là se trouve le talent des génies purs. Il existe énormément de raisons d'acheter cet album, il me semble que cette composition est la meilleure tant tout y est réussi. Pourvu qu'un enculé de publiciste ne vienne pas tout gâcher en la diffusant dix fois par jour afin de vendre sa voiture. Ce n'est pas un secret, Black Francis n'était pas satisfait de la production, peu convaincu par les choix en matière de mixage. Pour lui, tout sonne trop commercial alors que dans ses envies les choses étaient nettement plus sales, plus abruptes. Nous le savons, une maison de disque impose ses volontés finales parfois avec cruauté. Par conséquent, 4AD, qui pour la petite histoire bloque mes vidéos Youtube, n'écoutera pas les arguments et imposera sa façon de faire. Il faut reconnaître qu'ils ont eu raison. Le travail effectué par Gil Norton et l'ingénieur du son Steve Haigler rend cet album intense. On ne rend pas assez souvent hommage au boulot de l'ombre, voilà qui est fait. Certes, Doolittle a peut-être une façade un peu trop lisse pour certains mais pas plus, ni moins, qu'un Where Is My Mind pourtant adulé par le monde entier.

 Par la force des choses, la nostalgie fait partie intégrante d'un classique. Ecouter ce vinyle, c'est faire un retour en arrière. Oubliez la mélancolie, aucune tristesse surgissant du passé ne se dégage de Doolittle, seulement des sentiments précieux. Puisque Francis nous le demande, oublions aussi une nouvelle fois les paroles puisque seul ce qu'on comprend sans réfléchir compte. Compréhensibles par tous, les traînées lancinantes de guitare rappelle une époque pas si lointaine mais tellement opposée à la notre. Tout là-dedans rappelle une liberté perdue et en ce sens ça fait de lui un éternel disque pour adolescent. Se rouler dans l'herbe, faire du skate, traîner dans les rues sans buts et sans grands espoirs sur un monde futur, la rigolade facile, sentir le soleil sur son visage, l'amour amical ou passionnel, tous ces airs évoquent tous les bons moments d'une jeunesse sonique. Mais cette oeuvre n'est pas là pour divertir. Elle instruit, elle nourrit les âmes comme tant d'autres à cette période. De fait, elle est à ranger aux côtés des R.E.M, des Sonic Youth. Ces disques font grandir, ils cultivent sans donner de leçons. Ils remplissent un être humain de valeurs importantes, d'intelligence avec plus de passion et de hargne qu'un prof d'école. Les chansons défilent sans point mort, leur ordre est bien pensé avec toujours ce resplendissant jeu de basse en filigrane. Il y a fort à parier que dans une trentaine d'années, une ribambelle de nouveaux vieux se sentiront toujours bien en compagnie de Doolittle. Suffisamment pour que le plaisir soit partagé avec leurs petits-enfants, histoire de s'assurer que la bonne musique ne meure jamais.


Pixies ~ Hey

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