mardi 14 mars 2017

Chronique : Wire ~ Pink Flag (1977)


Harvest

Playlist : 1- Reuters / 2- Field Day For The Sundays / 3- Three Girl Rumba / 4- Ex Lion Tamer / 5- Lowdow / 6- Start To Move / 7- Brazil  / 8- It's So Obvious / 9- Surgeon's Girl / 10- Pink Flag / 11- The Commercial / 12- Straight Line / 13- 106 Beats That / 14- Mr.Suit / 15- Strange / 16- Fragile / 17- Mannequin / 18- Different To Me / 19- Champs / 20- Feeling Called Love / 21- 1 2 X U


Album culte. Tout simplement. 



Structurer la destruction.


 Ne fumer aucune cigarette durant l'écriture d'une chronique, qui plus est d'un disque punk, est un défi aux allures de supplice. Surtout au lendemain d'un match volé d'une façon si éhontée. Rester calme et ne plus y penser. Au-delà de l'exploit individuel que ce genre d’initiative requiert il faut, quelques heures, se glisser dans la peau d'un straight edge convaincu. Une chose peu évidente à réaliser, voire contre nature pour quelqu'un qui ne l'a jamais été sauf lors des premières années de sa vie. Que les initiés m'excusent de les réduire à si peu car quoique l'on puisse en penser, c'est une philosophie respectable pour peu que l'on arrive à s'y tenir. Disposer d'une auto-discipline de fer est une qualité rare et se résoudre aux efforts prônés par ce mouvement, tout en y prenant plaisir, n'est pas à la portée du premier humain venu. Encore moins lorsque pour soi cette musique est, au fond, tout l'inverse, à savoir, peu ou pas de contraintes. Mais du coup, ne pas adhérer à une série de clichés, ou les rejeter en bloc, devient un droit plus qu'une obligation, c'est en çà que se trouve toute la magie libertaire du punk. Seul lui était en mesure d'incuber le straight edge. Pour autant, la liberté de se détruire prématurément, puisque No Future, grâce à divers subterfuges fait partie intégrante de la culture punk, celle de base. Celle partagée par ce que l'on a pris pour habitude de nommer, avec une once de mépris dans le regard, le punk à chien. Bien plus majoritaire, cette catégorie ne doit pas être blâmer puisque dès lors que nous choisissons ce mode de fonctionnement - quand ce n'est pas lui qui nous épouse - c'est avant tout pour ne pas avoir à se coltiner une existence remplie d'obligations monotones. Die Young and Stay Pretty, sinon c'est prendre le gros risque de devenir chiant et aigri. Il suffit pour s'en convaincre de voir le spectacle médiatique devenu navrant que nous inflige un Johnny Rotten, devenu si vieux qu'il a besoin de rappeler à qui veut l'entendre - et surtout le croire - que sans lui et les Sex Pistols, rien, ou presque, en ce qui concerne cette scène n'aurait existé. Il n'est pas le seul à placer le curseur de la vantardise au mauvais endroit mais comme nos grands-parents radoteurs on ne peut pas s'en émouvoir. Quoiqu'ils peuvent dire comme conneries inexactes, nous gardons tout de même une part de tendresse à leur égard. Nous sommes trop conscients qu'avec un peu de malchance, c'est aussi ce qui nous attend.

 Cessons de confronter deux écoles différentes sur la forme, bien que tout aussi légitimes sur le fond. Ce n'est ni le but, ni le sujet. Attelons-nous plutôt à narrer une autre histoire toute aussi intéressante et primordiale au paysage musical mondial car, de toute façon, Wire mettra ces deux doctrines sur un même pied d'égalité. Elles l'aimeront tout autant. Et pour cause, ce groupe s'adonne au punk intelligent. Non pas que le plus classique, dans les esprits, ne le soit pas. Au contraire, beaucoup de formations ont, de tout temps, tenu des discours éclairés et judicieux à l'encontre de nos sociétés passées, présentes ou futures. Par contre, d'un point de vue strictement sonore, le jeu de ces musiciens se montre nettement plus astucieux dans son approche. Au diable la règle des trois accords tournant en boucle, place aux structures complexifiées et soignées. Si l'accessibilité générale prend du plomb dans l'aile, les sonorités gagnent en subtilité et deviennent plus inventives. Que l'on ne s'y trompe pas, Pink Flag reste un disque de punk. Il en garde la genèse ainsi que la force destructrice prêtée à ce mouvement. Il ne fait que le rendre plus perspicace. A tel point qu'une infinité de groupes, des plus illustres aux plus modestes, naîtront autour de cette nouvelle base rafraîchissante. Si suggérer que Wire a créé le post-punk est une affirmation aussi stupide qu'erronée, elle n'est pour autant pas tout à fait fausse. On les compte parmi le noyau créateur, ce qui est loin de n'être rien. Pour toutes ces raisons et d'autres pas encore évoquées, ces artistes sont rarement ceux que l'on découvre en premier lorsqu'on débarque dans cet univers auditif. Quand bien même beaucoup de personnes ont déjà entendu quelque part un de leurs morceaux, ils n'ont pas la compréhensibilité immédiate que nous trouvons chez les Ramones - dont je suis, sans surprise, un fervent défenseur - par exemple. Les nouveaux arrivants seront donc, en toute logique, d'abord poussés vers les new-yorkais. Leur son paraît de suite plus cool, festif et brutal. Il restera un éternel bon moyen d'éructer son énergie. Ce n'est que plus tard, avec une expertise et des envies plus affinées, que le parcours initiatique emmènera à croiser la route des londoniens. Dans ce sens, l’expérience n'en sera d'ailleurs que plus plaisante. Evidemment, c'est subjectif. Les directions prisent sur ce parcours de l’ouïe ne disposent d'aucun prérequis et ne se feront qu'en fonction de chacun.


Menace Majeure. 


 Malgré tout, il faut, néanmoins je le pense, un peu de recul afin d'absorber la rage outrancière d'un album comme Pink Flag. En son cœur, vingt-et-une brèves chansons ne laissant que peu de place aux longues réflexions mais toujours conceptrices d'émerveillement. Elles ont ce petit truc en plus, imputable au talent pur, nous faisant dire en un quart de seconde que devant nous se dresse quelque chose de différent et de remarquable. Bon, avant d'être dithyrambique, calmons un peu les éloges en soulignant que tous les titres présents ne font pas dans l'indispensable et un petit nombre d'entre eux sont même franchement dispensable. Rien de rédhibitoire cependant puisque le tout forme un conglomérat cohérent et superbe. L'originalité du produit terminé laisse admiratif des choix forts et assumés prit par le groupe quant à la réalisation de cet objet. La vivacité naturelle du punk s'active en premier plan tandis qu'à peine derrière interviennent des arrangements forçant le respect. C'est surtout eux qui donnent de la hauteur à ce LP. Les mélodies s'accrochent à nos neurones et se montrent, tour à tour, explosives, dissonantes ou détachées. Par moments, Colin Newman accompagné de sa bande, se permet d'être hors-sujet. Pas grave, puisque ces chemins de traverse ne sont qu'un formidable prétexte afin de mettre en valeur les fondamentaux du genre. Les forces de Pink Flag sont très nombreuses alors que, dans le même temps, peu de défauts viennent ternir son image. A vrai dire, je n'en vois aucun. Comme dans chaque œuvre, il existe des broutilles que l'on peut pointer du doigt mais ce serait profondément injuste au regard d'un reste si parfait. Même sa tendance à aller et venir, à effleurer un genre avant de s'en éloigner en quelques secondes, reste agréable à écouter, à découvrir. Certes, avec un autre groupe cette remarque serait sans doute suivie d'une sanction mais Wire parvient à rendre ce perfectible si réussi et brillant que la prise de risque est récompensée. Rien ne gêne. Sa principale qualité, qui sert aussi de résumé à cet album, est sa capacité d'être à la fois dur et inquiétant, tout en étant alimenté d'une lumineuse fausse naïveté. Lorsque ces deux aspects s'entrechoquent, tout s'éclaire et devient simplement prodigieux. Épatant de beauté, saisissant de splendeur à l'instar du titre Mannequin. Des années auparavant, ce morceau fait penser à la musique que l'on trouve un peu plus tard sur les campus américains. Un mélange d'une indie vigoureuse additionnée à une pop enchanteresse due au chant et aux chœurs. Quand Husker Dü rencontre Weezer. En ce qui me concerne, nous avons avec ce monument l'un des plus beaux instants que le punk aura su produire dans son histoire. Charismatique et indémodable. C'est l'occasion de souligner les excellentes lignes de basse du talentueux Graham Lewis, un régal du début à la fin. Avec sa durée, trop courte, nous aurions pu tenir le seul vrai défaut imputable à Pink Flag. Mais à bien y réfléchir, faire traîner cette chanson lui aurait peut-être fait perdre de sa superbe. La touche repeat des platines CD fut, à n'en pas douter, inventée pour ce titre.

 Un seul passage épique ne suffit pas à faire un grand LP. Heureusement pour lui, ce n'est pas ce qui manque au long des trente minutes de celui-ci. Il en est régulièrement approvisionné. Libre à tous de juger mais le moins que l'on puisse dire est que la discographie de Wire est constellée de pas mal de hauts et parfois de bas. Tout n'y est pas brillant de mille feux, ça se saurait. Pink Flag ne souffre pas de cela. Il est atteint d'une telle boulimie que vous, ou votre voisin, dénicherez vos propres perles. Ou alors, ce style vous donne de l'urticaire et dans cet unique cas vous êtes dispensé d'écoute, au risque d'y perdre quelque chose. Tous les autres conviendront qu'avec une pochette aussi classe, un album ne peut être qu'une bonne surprise synonyme de révélation, c'est quasi scientifique. Elle a été réalisée en deux étapes. Tout d'abord, la photographie de ce no man's land avec un mat en son centre est l'œuvre d'Annette Green. Ce n'est qu'ensuite que le drapeau rose fut ajouté à la gouache. Voilà comment obtenir un artwork sobre, ingénieux, attisant la curiosité à l'image de ces discrets musiciens. Pourtant pourvu d'excellentes critiques dans les journaux spécialisés, ce disque n'aura pas connu à sa sortie le succès. Loin d'en faire des états d'âme, ses créateurs sortiront un deuxième album, plus expérimental cette fois, moins d'un an plus tard. Si personne ne fait de la musique pour rester confiné dans son garage, nous reconnaissons, quel que soit le domaine, très vite les artistes produisant par passion et non pour l'espoir de toucher des millions avec leur art. Certains y laissent leur vie, d'autres leurs rêves de reconnaissance, là où d'autres encore, réussissent sans le crier sur les toits. Ces londoniens ont toujours su faire preuve d'intégrité autant que d'humilité, c'est pourquoi leur musique est bien plus connue que leurs visages ou même que leurs noms. Est-ce important lorsque de son vivant on a inspiré tant de personnes désormais connues ? D'Henry Rollins à R.E.M en passant par Minor Threat - on y revient à notre fameux straight edge - tous auront applaudi et remercié Wire d'avoir musicalement existé. Trois exemples tirés au hasard dans une liste qui comprend sûrement des milliers de formations ou de musiciens solos bénéficiants, par le passé comme de nos jours, des enseignements insufflés dans Pink Flag. L'importance du quatuor anglais est difficilement quantifiable mais elle est indéboulonnable, que ce soit dans le domaine culturel et public ou bien enfouie dans des données personnelles et donc privées.

 Tout n'est pas rose, l'après Pink Flag sera compliqué, tout en étant finalement si simple à comprendre. Le classique itinéraire d'albums qui se suivent sans se ressembler, parfois pour le pire, des fois pour le meilleur. Des ruptures, des retrouvailles, des regrets, des essais plus ou moins concluants, des envies égoïstes donc des envies de soliste. Du renouvellement aussi et finalement un retour vers le passé. Bref, un parcours aux airs de routine, cette fois. Du banal pour un groupe ayant connu les années fastes de la bonne musique. A quoi bon persister si la plupart des gens ne retiennent qu'une chose, aussi formidable soit-elle, dans une longue carrière ? Autant s’arrêter et se reposer sur les bords des canaux d'Amsterdam ou ailleurs. Mais cette question, ils n'ont pas l'air eux de se la poser. Libres de leurs envies, libres d'eux-mêmes. Dépenser l'argent des droits d'auteur dans divers projets, porteurs ou non, afin de ne pas finir petit bourgeois, c'est cet esprit qui anime ce disque. Ils peuvent se le permettre, évidemment, c'est plus facile. M'enfin, fabriquer un chef-d'œuvre intemporel c'est déjà grandiose. En particulier dans une destinée aussi courte qu'une cigarette fumée à l’arrêt d'un bus.



Wire ~ Mannequin


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire