mardi 24 janvier 2017

Chronique : De La Soul ~ 3 Feet High And Rising (1989)


hip hop album cover pochette rap musique vinyle LP BCM Records
BCM Records

Playlist : 1- Intro / 2- The Magic Number / 3- Change In Speak / 4- Cool Breeze On The Rocks / 5- Can U Keep A Secret ? / 6- Jenifa Taught Me (Derwin's Revenge) / 7- Ghetto Thang  / 8- Transmitting Live From Mars / 9- Eye Know / 10- Take It Off / 11- A Little Bit Of Soap / 12- Tread Water / 13- Potholes In My Lawn / 14- Say No Go / 15- Do As De La Does / 16- Plug Tunin' (Last Chance To Comphrehend) / 17- Da La Ogree / 18- Buddy / 19- Description / 20- Me Myself And I / 21- This Is A recording 4 Living In A Full Time Era (L.I.F.E) / 22- I Can Do Anything (Delacratic) / 23- D.A.I.S.Y. Age


De la bonne humeur afin de commencer cette nouvelle année, ça peut être une bonne idée. Alors attardons-nous sur De La Soul et son premier album. Paru en mille neuf cent quatre-vingt-neuf, 3 Feet High And Rising est ce genre de disque que nous pensons connaître grâce à ses tubes mais dont nous avons oublié, en réalité, tout le reste.


Everybody wants to be a emcee.


 Comme plusieurs centaines d'autres, avant ou après lui, ce disque attendait depuis un long moment son tour. Janvier, l'hiver en général suivant nos localisations respectives valant si chères aux géants du net, est sujet à une question aussi vieille que la météo. Cette interrogation alimente les conversations des psychologues musicaux, pas tous d'accord entre eux, personne n'aurait osé en douter. Devons-nous, en période froide, écouter une musique sombre voire verglaçante et être ainsi en osmose avec les éléments naturels ou, a contrario, s'en foutre et laisser passer la chaleur au moins par nos enceintes ? Comme ce n'est qu'une introduction comme une autre, je vous laisse le soin d'y répondre. Ici, le choix est vite fait et nul besoin d'une primaire pour s'en convaincre. Grâce à ses couleurs flashy et sa cool-attitude, 3 Feet High And Rising bataille avec à armes inégales contre la morosité de l’extérieur. Le contraste n'en est que meilleur. Mettons de côté toutes ces considérations existentielles et cette impression de déjà-vu annuelle puis concentrons-nous sur une valeur sûre. Cet album figure aux sommets de tous les classements musicaux depuis sa sortie, à la fin des années quatre-vingt, qu'ils soient mercantiles ou critiques. Ces tops valent ce qu'ils valent - souvent rien - mais ils donnent une bonne indication sur la trace que laissera un objet culturel dans l'histoire. Certains prêts à tout n'hésitent pas à dire qu'il est le Dark Side of the Moon de sa catégorie. Vu que je ne comprends pas le rapprochement, je leur laisse la responsabilité de leurs propos. D'autres soulignent que De La Soul sont les The Beatles du hip hop. Si là on peut comprendre l'idée sous-entendue derrière, il n’empêche que cela reste parallèle plutôt étrange. Ce LP est très bon dans ce qu'il propose et ce genre d'affiliations incomparables ne lui sont d'aucunes utilités, si ce n'est le desservir. Il se suffit à lui-même et n'a certainement pas besoin qu'on lui inflige un manque de respect flagrant sous couvert d'un compliment admirable. Peu importe que les noms précités soient d'immenses musiciens ou non, c'est lui enlever une partie de son mérite en tant qu'œuvre et, plus grave, minimiser le talent individuel de tout un collectif. De La Soul fait du De La Soul, c'est suffisant. Les choses étant remise dans leurs contextes, débutons véritablement cette chronique tout d'abord par la pochette. On la doit à des britanniques officiant sous la bannière de la Grey Organisation. Le moins que l'on puisse en dire c'est qu'elle se repère de loin, ça peut être une qualité non négligeable sur un vide-greniers. Pour le reste, faut aimer le criard qu'elle affiche. Avec son aspect kitsch et ses couleurs vives, je l'apprécie. Elle invite le néophyte à la découverte et vu son contenu il ne le regrettera pas, c'est acquis.

 A la suite d'autant de succès critiques et commerciaux, chaque humain a eu mille occasions d'entendre quelques-uns de ses titres. Néanmoins, cet album ne divulgue pas tout son savoir-faire aux radios nostalgiques. Il est de ces jardins luxuriants cachés aux regards prévisibles et des routes accessibles. Il faut s'y investir, un minimum rassurez-vous, si l'on souhaite découvrir des trésors rafraîchissants et pétillants. Dès les premières secondes nous devons enjamber une intro aux faux air de palissades imprenables. Quasi deux minutes, c'est long suivant les points de vue. Ensuite, c'est au tour d'un titre ultra connu de défiler fièrement. Ce n'est pas de la faute à Magic Number s'il a su résister à l'épreuve de l'oubli. Alors, bien que sans surprise, on lui pardonne sa condition de starlette. De toute façon il reste excellent, en plus d'être un bon moyen de présenter, dans ses grandes largeurs, ce qu'est 3 Feet High And Rising. C'est à-dire être un immense bordel maîtrisé et intemporel, d'une honnêteté intellectuelle sans faille. Un des rares défaut de ce disque est que l'on s'y perd un peu trop facilement. En ce qui me concerne je ne retiens jamais la moitié des noms des chansons. Il faut dire que vingt-quatre morceaux en un peu plus d'une heure, c'est beaucoup. Trop ? Non. La faute revient surtout à beaucoup d'interruptions d'une poignées de secondes, juste histoire de blablater. Tout l'esprit d'une époque. Les tracks s'accumulent donc mais peu d'entre-elles dépassent les quatre minutes. C'est une bonne chose, cela permet une variété bienvenue tout en restant dans un hip hop hyper précautionneux de ses racines. Au beau milieu de tous ces morceaux plus confidentiels se dressent des phares indéboulonnables, persuadés de leur réussite. A l'instar de Jenifa Taught Me (Derwin's Revenge), ils brillent de toute leur classe et nous permettent en sus de se repérer dans ce mic-mac sonore. Sont-ils meilleurs pour autant ? Non, plus engageants, peut-être, oui. Le rap à plusieurs voix est plus percutant et moins rébarbatif. Il limite la sensation de lassitude et permet un apport de richesse supplémentaire. C'est le cas avec De La Soul. Leur flow bien distinct apporte un véritable plus et permet d'écouter plusieurs fois ce disque dans une journée sans que cela gêne. Il y a toujours quelque chose de nouveau auquel s'accrocher, s'attacher. C'est un talent qui a son importance.


Il est midi... 


 Ce qui saute aux yeux à son écoute, c'est la quantité hallucinante de samples qui furent utilisés pour ce projet. Pêle-mêle, on y retrouve du Led Zeppelin, James Brown, The Monkees, Cerrone, Eddie Murphy, The Turtles, Johnny Cash, Otis Redding, Parliament... Ce n'est qu'une petite partie car il y a de quoi perdre son souffle et pour une fois ce ne sera pas la faute à l'industrie du tabac. Elle reste immense et parfois surprenante. L'intégration de ces sonorités se fait dans la douceur et ce n'est jamais imposé à la truelle. Bien que deux-trois passages soient moins exigeants là-dessus. Dans tous les cas c'est un sacré coup au moral à tous ceux qui pensent que sampler n'est pas jouer. C'est le moment de féliciter Vincent Mason, David Jolicoeur, Kevin Mercer et Paul Huston pour tout le boulot effectué, chacun à son poste.
Je parlais du manque de surprise mais c'était une exception car il y en a pas mal à prévoir. Sans toutes vous les spoiler, en voilà une avec Transmitting Live From Mars. Elle parvient à se démarquer de ses consœurs sans en dénaturer l'esprit. Les mecs de chez Buddha Bar n'auraient pas renié cette production. Par ailleurs, sa mélodie axée trip hop évoque un Kid Loco au meilleur de sa forme. Quand on y pense, ce disque est terriblement moderne, tout en possédant le charme d'une époque révolue. Parfois, on se surprend à se dire que tel passage aurait pu sortir demain. Ce n'est pas un reproche, pour une fois. Au contraire de la plupart des artistes actuels, De La Soul ne s'est jamais contenté de recopier le passé. Ils n'ont eu de cesse de créer. 3 Feet High And Rising reste inventif sans que l'objectif d'une bonne humeur communicative soit reléguée au deuxième voire troisième plan.

 Il ne se soucie pas non plus de ce que nous pouvons penser de lui, nous serons d'accord pour affirmer qu'en étant sûr de sa force, c'est plus simple. C'est plus facile aussi lorsque le job a été correctement effectué en amont. Personne n'ira se soucier de ses défauts et il en a. Peu importe car c'est le disque hip hop que tout le monde aime. En tout cas que tout le monde se doit d'aimer. Comme toute œuvre réussie, il parvient à faire ce que nos politiciens nous promettent depuis leur naissance, il rassemble. De La Soul sont des maîtres en ce qui concerne l'art de suggérer des images qui ne nous appartiennent pas. Les écouter c'est se téléporter dans un Brooklyn fantasmé. C'est évoluer dans des films cool de la fin des années quatre-vingt, début quatre-vingt dix, du cinéma que l'on a tous en tête. Alors les briques rouges pâles, les pots de fleurs déposés sur d’exiguës balcons, les échelles de secours, un duo de flic gras et moustachus en chemise bleu, leurs matraques à la ceinture, une foule éclectique suivie de près par les regards des dealers/junkies, eux-mêmes accompagnés d'immenses ghetto blaster, font partie intégrante d'un décor sonore. Ce groupe à réussi à enfermer des photographies d'une époque à l’intérieur des microsillons. J'imagine le plaisir que ce devait être d'entendre ces chansons dans leur jus et d'avoir un sourire inapproprié face à une misère n'étant jamais loin, tout juste à quelques pas. Même si ces musiciens sont partisans de montrer, dire, souligner, une réalité difficile d'une manière enjouée, ils n’éclipsent à aucun moment les problèmes sociétaux et raciaux auquel ils sont confrontés.  La fourberie n'est jamais glissée à la va-vite sous le tapis. Les membres passent juste outre ou la mentionne avec humour afin de se placer au-dessus de la mêlée et éviter ainsi des dissensions qui n'ont pas lieu d'exister.


Dispatch Box. 


 Puisque le zéro défaut sera dans le futur qu'une quelconque promesse marketing, n'attendez pas de lui d'être irréprochable de bout en bout. Tout n'y est pas exceptionnel ou dérangeant d'émotions diverses. On y trouve même de l'inutile parfois. Chacun jaugera à sa convenance. Mais lorsque cela se produit, il suffit de patienter quelques secondes pour qu'à nouveau tout redevienne extraordinaire. Un son, un passage, une instru démente gomment les imperfections entendues. Tread Water ou Say No Go sont de cette race de seigneurs qui remettent les choses dans le bon sens et recentrent les débats passionnels. Aucun album ne devient culte s'il ne bénéficie pas de nombreuses choses dont une aura particulière, une magie de l'immédiateté. Le reste appartient au travail, à la chance et aux circonstances hypothétiques. Au sentiment général aussi. 3 Feet Hight And Rising a posé son empreinte sur notre monde et ce jusqu'à la fin des temps. Depuis il est devenu la propriété du domaine public. Il fait tant de bien que nous devrions le laisser voguer dans l'espace afin de signaler aux martiens que ne nous ne sommes pas si mauvais que nous en avons l'air. Cela ne masquera pas le reste de nos actions mais ça nous éviterait de probables ennuis futurs. Oublions le pessimisme pour une fois, le temps d'une heure car c'est ce qui est proposé par ce vinyle.

 A ce propos, ce n'est d'ailleurs pas étonnant qu'un membre du fabuleux groupe A Tribe Called Quest vienne faire une apparition sur le titre Buddy. Je partage le même respect et amour pour ces deux formations. Elles officient sous une philosophie à base d'un "tout ira bien". Dès lors tant pis si tout s’effondre autour d'elles. Dans un talent commun, elles se complètent et s’élèvent à la postérité. Me Myself and I, dernier triomphe planétaire trouvable derrière cette pochette jaune, entre en piste. C'est le signe avant-coureur que nous sommes bientôt à la fin. Mais avant, je ne vais pas omettre de mentionner une dernière offrandes à suivre, toute aussi méritante que ce titre accrocheur. L'instru utilisée pour This Is A Recording 4 Living in a Fulltime Era (L.I.F.E) est à tomber, une constante vérité pour ce LP, et écarte encore un peu plus le champ des possibles. De là à laisser entendre qu'il y en a pour tous les goûts, il n y a qu'un pas. Cette fois, c'est certain les crépitements nous prient de nous diriger vers la sortie. Alors, pour conclure, soulignons une nouvelle et dernière fois que 3 Feet High And Rising fait figure d'indispensable. Non pas parce que c'est moi qui vous le dis, ni je ne sais quel classement mais parce qu'il saura s'en montrer digne. Que l'on soit adepte des rythmes hip hop ou non, ce n'est pas d'une importance capitale. Il est de toute façon recommandé de s'y essayer. Qui sait ? Cela pourrait être, à l'image de nombreuses personnes, un coup de cœur infini. Facile d'accès au commun des mortels tout en étant, toujours, sans compromis, il ne sera clairement pas le numéro un de son genre. Peu importe car de part sa fraîcheur il n'en est pas loin. Et si l'aspect patchwork, le criard de sa silhouette pourraient en déranger certain, ce n'en serait que fausses excuses. De La Soul a su fabriquer un disque doté d'une grandeur d'âme à ranger soigneusement aux côtés des plus grands.


Say No Go

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