mardi 29 novembre 2016

Chronique : Slayer ~ Reign In Blood (1986)


cover pochette album trash metal wax digger photo pics picture
Def Jam Recordings

Playlist : 1- Angel of Death / 2- Piece by Piece / 3- Necrophobic / 4- Altar of Sacrifice / 5- Jesus Saves / 6- Criminally Insane / 7- Reborn  / 8- Epidemic / 9- Postmortem / 10- Raining Blood


Peut-on faire plus extrême tout en étant aussi envoûtant ? Sûrement. En attendant d'avoir une preuve formelle, Slayer et son Reign In Blood reste au sommet d'un iceberg aussi brûlant qu'un enfer hypothétique. 



Aux chiottes l'arbitre.


 Lorsque son équipe fétiche perd, qui plus est quand elle n'aurait jamais dû, ou quand elle fait match nul contre un de ses innombrables ennemis jurés, inexorablement des réactions identiques à tout passionné se mettent en évidence. La télécommande vole à travers la pièce. On hurle à l'injustice, en malmenant, parfois, l'objectivité. On insulte l'arbitre de tous les noms puis on le maudit sur plusieurs générations. Bien sûr, avec les joueurs, nous faisons de même, en oubliant tous les moments de joie procurées par un passé pas si lointain. Nous oublions tout autant qu'ils ne sont que de simples humains et que, de fait, perdre est la caractéristique les représentant au mieux. On tape sur les murs, les portes, les oreillers, en frôlant un AVC très répandu en période de coupe du monde et qu'est-ce qu'on fait après le dîner ? on se couche. Alors ronchon, dans notre lit, on ferme les yeux et dans une énième pulsion masochiste, on se remémore l'action qui, sans un attaquant aux allures de chèvre, aurait pu tout changer. Bref, nous sommes en vie et notre cerveau nous le rappelle de la pire des façons. Si ces réactions ingrates font après tout partie du sport, il existe une solution plus rapide mais aussi plus radicale, afin d'évacuer ce stress susceptible d’apparaître semaine après semaine. Elle consiste à écouter Reign In Blood de Slayer. Ou, autrement dit, trente tumultueuses minutes bénéfiques aux âmes perturbées. La violence par la violence. Paru le sept octobre mille neuf cent quatre-vingt-six, ce disque a beaucoup d'arguments à faire valoir. Ce n'est pas un coup d'essai, puisqu'il s'agit du troisième opus du groupe, néanmoins c'est un véritable coup de maître qu'il propose. La principale nouveauté, en comparaison des précédents, se situe dans la durée des titres, raccourcis, ainsi que dans une augmentation de la vitesse d’exécution. Un excellent moyen de rendre hommage, entre autres, au punk hardcore dont ils n'auront jamais minimisé l'influence.

 Le succès de cet album ne vient pas uniquement de sa réalisation, de son exécution. Sans enlever de mérite à quiconque, il faut tout de même mettre en relief l'apport considérable de Rick Rubin à la production. Pour ceux qui ne le connaissent pas, il faut savoir que ce barbu hirsute est considéré, à juste titre, comme l'un des producteurs les plus importants du microcosme musical toutes décennies confondues. Ils ne sont pas si nombreux, ces artistes de l'ombre alors, puisqu'on en tient un, autant approfondir son parcours, tout en résumant honteusement sa carrière. A l'inverse de ce que laisserait penser sa dégaine, c'est d'abord dans le hip-hop que cet adulateur de punk rock forgera son immense expérience. Par exemple, on lui doit Walk This Way du combo Aerosmith/Run-D.M.C. Rubin ne se contente pas de pousser des boutons avec talent, il est aussi le cofondateur du tout autant légendaire Def Jam Recordings. Il en créera d'autres par la suite, nul doute que nous y reviendrons dans de prochaines chroniques. C'est sur ce label, véritable catalyseur du rap des années quatre-vingt, que signeront bon nombre de grands noms du mouvement. Mais nous le savons, être un amoureux de musique, c'est savoir s'ouvrir aux sonorités souvent éloignées de notre première base de confort. Lors de quelques détours, il tombe sous le charme bestial de Slayer. C'est pourquoi un album de thrash metal sort sur une maison estampillée hip-hop. A notre époque, il est amusant de se dire que ce type d'anomalie sympathique serait proprement impensable après des années de guéguerres stériles entre genres et sous-genres. Du moins sans se risquer à entendre les uns et les autres crier à la haute trahison. Les choses évoluent, l'esprit s'amenuise.

Haine et désolation. 


 Reign In Blood est entièrement écrit et composé par ses deux guitaristes : Jeff HannemanKerry King. Le premier se cultive auprès de livres traitant de la seconde guerre mondiale tandis que l'autre se concentre autour des films d'horreur. De ce brainstorming créatif, une démo de plus d'une heure voit le jour. Jugée bien trop longue, le groupe se réunit et la retravaille pour n'en garder qu'une trentaine de minutes. Dans la foulée, ils partent en studio. Une semaine suffira à mettre sur bande la batterie de Dave Lombardo. La basse suit, quant aux guitares, enregistrées seulement de nuit, elles mettront un peu plus de temps pour cause de désaccord entre les protagonistes. Tom Araya termine le job en posant sa voix sur le tout. Etant donné que ce monde a, dans son ensemble, un raisonnement simpliste, quoi de mieux que de commencer par une polémique, qui plus est quand elle n'est pas souhaitée ? Alors, l'album démarre par Angel of Death. Pondu par Hanneman, ce morceau expose les expériences médicales de Joseph mengele - plus boucher que docteur - en poste au camp d'Auschwitz. Forcément, rapide comme un éclair, une réaction nauséabonde ne tarda pas à poindre le bout de son nez. En Europe, comme ailleurs, une levée de boucliers se dressa et Slayer fut, sans aucune autres forme de procès, catégorisé comme sympathisant Nazi. Et encore, ça c'est la version soft. Tout au long de leur carrière, cette controverse les suivra partout. Certains le croient encore très fort. Peu importe les déclarations des intéressés, après tout quand une idée est toute faite, il devient obsolète d'en comprendre le contexte.
Eux pourtant, du moins à cette période, n'auront jamais cessé de se défendre en affirmant une simple vérité. Cette chanson ne fait en aucun cas l'apologie du fascisme. Elle se contente de décrire les abominations d'un bourreau psychopathe que l'on retrouve dans la plupart des livres, et autres documentaires, sur ce sujet. Plus tard, sur d'autres opus, la polémique éclatera à nouveau puisqu'en tant que passionné de la seconde guerre, le guitariste continuera d'écrire sur les exactions allemandes.
Fatigué par tant de stérilité intellectuelle, il se justifiera en déclarant à qui veut bien l'écouter que sa passion date du temps où son père, soldat durant le conflit, était revenu chez lui avec quelques insignes militaires de soldats de la Wehmarcht, morts sur le champ de bataille. Bref, les accusations infondées d'un nazisme supposé étant, dans le metal, monnaie courante il est inutile de se faire l'avocat du diable. Au mieux cela fait vendre, au pire ça fait partie d'un folklore méprisable et calomnieux. Quoi qu'il en soit, ce titre reste d'une efficacité à toute épreuve et n'a rien perdu de sa force. Rien que l'hurlement lors des premières secondes, donne le ton d'une ambiance magistrale qui ne nous quittera plus.

 Les pauses respiratoires sont rares voire inexistantes. Si l'on souhaite une métaphore alors disons qu'il s'agit d'une expérience aux faux airs d'un colossal cake aux olives du genre étouffe-chrétiens. Reign In Blood est un tourbillon sonore d'une violence admirable. Depuis, des milliers d'albums se sont engouffrés dans cette brèche, pourtant il reste le roi au sommet de l’extrême. C'est un monolithe imposant, marquant au fer rouge l’encéphale de celui qui s'y engouffre. Pas le dernier, certes, pas le premier du genre non plus, c'est vrai. Metallica, Megadeth, cent autres sont passés quelques années avant lui. Mais ils ne boxent pas dans la même catégorie. Ici tout est lié d'un seul tonneau, d'un bloc compact. Oubliez les jolis soli, les moments calmes, les passages aériens que l'on trouve ailleurs. Nous avons dans nos oreilles un rouleau compresseur inhumant morts et blessés sans distinction, sous une tonne de gravats. Ça peut faire peur comme dirait l'autre mais ce serait une erreur car ce n'est jamais brouillon. Au contraire, c'est la principale qualité d'un Slayer, bien aidé par le fameux Rick aux commandes. Dans les années qui suivront, la mode sera plutôt au chant guttural, ici, les paroles de Tom Araya restent audibles en toutes circonstances, peu importe que ses potes musiciens soient proches de la rupture d'anévrisme. Découvrir ado cet album est le genre de choses libératoires. Trente ans après, il fait encore acte de présence parmi les exutoires bienfaisants. Tant il est condensé, je n'ai jamais été capable de retenir un nom de titre en dehors des deux monuments que sont Angel of Death et Raining Blood. Ce qui ne se signifie pas que le reste est moins bien, loin de là. C'est un tout indivisible. D'ailleurs, l'ayant toujours écouté du début à la fin, je ne suis pas certain que toutes les chansons gardent leurs puissances si on les dissocie. C'est un acheminement, une courbe de progression avant un final explosif. On mettra de côté l'absurdité de la situation puisque c'est exactement ce que je fais à la fin de cette chronique en publiant un seul titre. La faute à ma flemme paranoïaque de donner mon numéro à Google, même s'il l'a sûrement déjà, ce qui me permettrait de mettre des disques entiers sur Youtube.

Satanas et Diabolo. 


 Se mettre à dos plusieurs associations anti-Nazi, qui part ailleurs ont eu le large mérite d'exister, ça ne suffit pas. C'est trop petits bras pour Slayer. Alors par-dessus ce sont d'innombrables groupuscules religieux qui leur mèneront la vie dure pendant la tournée qui suivit. Des simples menaces téléphoniques aux intrépides appels au meurtre, ils les harcèleront sans relâche. Au regard des textes qui composent Reign In Blood, on peut toujours se rassurer l'hypocrisie en se disant que c'est de bonne guerre. Rien n'y est joyeux, son titre suffit à le comprendre. Mutilations diverses, mort, expériences voulues médicales, critiques acerbes envers la religion, descriptions de sévices, tout rappelle à quel point l'humain est impitoyable envers sa propre espèce. Il ne fallait du coup pas être un surdoué pour se douter que cela allait exciter les mêmes individus qui s'embrasent toujours pour un rien, on les retrouve souvent de l'autre côté de l'Atlantique. Comme si quatre chevelus originaires de Californie allaient remettre en cause les croyances que tout un chacun autour du globe est libre d'avoir. Il faut vraiment être faible d'esprit, ou ne pas être parfaitement convaincu soi-même, pour se sentir ébranler dans ses convictions pour si peu. Le monde est ainsi fait. Hanneman, pragmatique, dira juste qu'écrire sur la beauté du monde n'a aucun intérêt, écrire sur les mauvaises choses est bien plus intéressant. La pochette résume de toute façon les thèmes obscurs. On la doit à Larry W.Carroll et elle reste un des meilleurs artwork que l'on puisse trouver sur un disque de metal.
Pour beaucoup, tout ceci a fait de Reign In Blood l'objet d'un culte mais pas que. Il reste le mètre-étalon du genre. Quasi aucuns effets ont été utilisé, là où beaucoup avaient tendance à en abuser. C'est aussi grâce à ce disque que la double grosse caisse, de la batterie pour les novices, fut popularisée. Il est inutile de toutes les détailler mais il y a sur ce disque une foule de petites innovations ingénieuses qui depuis sont devenues une norme. Pour être honnête, ce n'est pas toujours le tank destructeur que j'ai pu décrire, enfin si, mais, par petites touches, ils savent calmer le jeu afin de maintenir une tension. Cette gestation du temps est toujours au profit des morceaux et donc de l'album. Ces détails mis bout à bout, font de lui un album pas comme les autres et indémodable pour tout amateur. Si, à première vue, il s'agit de bruit, il est bien plus profond que cela. C'est à n'en pas douter l'un des tous meilleurs, pour ne pas dire le meilleur, album de musique extrême que l'on puisse trouver sur le marché.

 Pour conclure, comment ne pas être envoûté par la dernière - sur le pressage original - offrande de Slayer ? Raining Blood est du genre blockhaus imprenable. Ne parlons pas de nid d'aigle afin de ne pas faire resurgir les querelles. Bombardez-le avec tout ce que vous avez, il vous survivra, vos armes ricocheront sur sa peau de crocodile et vous exploseront à la gueule. Cette chanson est courte mais son empreinte est éternelle. Une fois entendu, il est impossible d'oublier son riff, ni son intro, ni son outro. Tout y est inoubliable. C'est un classique, un grand classique intemporel. Il donne envie de tout casser pour se soulager d'un énième souci de vie quotidienne, quel qu'il soit, jusqu'à ce que le tonnerre et la pluie se fassent entendre et nous bercent de bien meilleures intentions, à moins que ce soit la fatigue accumulée. Son début rend n'importe qui épileptique et il n'y avait sûrement pas une meilleure fin à un tel disque. Ce titre fourmille de bonnes idées qui font la différence. Là encore, depuis trente ans, on a depuis entendu ça mille fois depuis et ceux qui ne connaissent pas ce morceau peuvent se dire que ça n'a rien de nouveau. Mais l'histoire est importante. Etre l'un des premiers à le proposer, du moins que le monde aura retenu, ça compte. Après, bien sûr, que si l'on est totalement réfractaire à la musique dite extrême, il y a peu de probabilités que l'on aime l'oeuvre de Slayer, celle-ci ou une autre. Néanmoins ne pas donner sa chance à ce disque serait une erreur tant ses qualités sont apparentes de sincérité. Il a traumatisé, au bon sens du terme, toute une génération de gamins autant qu'il a traumatisé, littéralement cette fois, la génération de leurs parents. Aimer la musique sans la catégoriser, c'est aussi aimer Reign In Blood. De l'aveu des connaisseurs, il n'est pas le meilleur de la discographie. Et pourtant, en ce qui me concerne, si je ne devais en choisir qu'un, cet édifice sonore imposant serait l'élu, avec une bonne marge d'avance. Jeff Hanneman est mort en deux mille treize à la suite de nombreuses souffrances. Nul doute que beaucoup, bien plus extrémistes que ces airs, ont, au moins ce jour-là, fait la fête à la suite d'une telle annonce. Les moins idiots se souviendront plus simplement qu'il faisait partie de ces musiciens extraordinaires, aussi rares que talentueux, capables de produire des œuvres intenses n'ayant pas pris une ride malgré les aléas de l'horloge qui tourne. Que faire lorsque son équipe joue mal et perd honteusement ? On ferme les yeux et on se réjouit d'avoir une nouvelle raison d'écouter Slayer.



Slayer ~ Raining Blood

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