mardi 21 juin 2016

ITW : Kurt Cobain par David Fricke (Rolling Stone magazine, 1994)


ITW : Kurt Cobain par David Fricke (Rolling Stones, magazine). cover image photo
Vade Retro

Quoi qu'on puisse en penser, la musique n'est pas seulement une affaire de mélodies. En connaître plus sur les motivations d'un artiste, sur ses références ou sur sa perception du monde, donne souvent envie de le soutenir ou, à l'inverse, de le haïr. 

 Au soir du vingt-cinq octobre mille neuf cent quatre-vingt-treize, Nirvana se produit sur la scène de l'Aragon Ballrom à Chicago. Toutes les personnes présentes, sauf en cas de coma éthylique, vous affirmeront que ce concert était merdique. La faute sera rejetée sur l'acoustique caverneuse de la salle. Cette interview fleuve, réalisée par David Fricke pour le compte du magazine Rolling Stone, se déroule quelques minutes après la fin du show. Si je vous en fais part, c'est que celle-ci m'avait marqué lorsque je l'ai découverte dans le livre hommage Cobain par les journalistes de Rolling Stone, publié aux Editions Vade Retro et que je vous recommande chaudement au passage si vous êtes fans du groupe ou du rock.

 Différent de l'image habituelle, on peut y lire un Kurt Cobain qui se livre sans retenue, dans une grande sincérité. Certes, parfois, le musicien fait preuve d'une naïveté que l'on pourra juger touchante, candide, ridicule, voire dérangeante suivant notre jugement personnel. Pour autant, de toutes celles que j'ai lu, c'est bien dans cette interview que l'on débusque à ce point tous les paradoxes de cet artiste. A noter que cette retranscription est telle qu'on la trouve dans le livre original, à la virgule près.



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En plus de tous les problèmes survenus ce soir pendant le concert, vous n'avez pas joué "Smell Like Teen Spirit". Pourquoi ? 

 Il n'aurait manqué plus que ça ! [Il sourit d'un air mécontent.] Ça n'aurait fait qu'aggraver les choses. Je ne me souviens même plus du solo de guitare de "Teen Spirit". Ça ne m'aurait pris que cinq minutes dans la salle du buffet pour le retrouver. Mais ce genre de trucs ne m’intéressent pas. Je ne sais pas si je suis paresseux ou si je m'en fiche, tout simplement. J'aime bien jouer "Teen Spirit", mais maintenant je suis presque gêné de le jouer.

Comment ça ? Tu es toujours embêté par le succès de cette chanson ? 

 Oui. Tout le monde parle de ce morceau-là. S'il provoque un tel enthousiasme, c'est parce qu'il est passé sur MTV des milliers de fois. On a bourré le crâne aux gens. Mais j'ai écrit plein d'autres morceaux qui sont aussi bons, voire meilleurs, comme "Drain You", par exemple. "Drain You" est au moins aussi bon que "Teen Spirit". J'adore les paroles et je ne me lasse pas de le jouer. Peut-être que s'il devenait aussi connu que "Teen Spirit", il me plairait moins.
 Mais j'ai un mal fou à jouer "Teen Spirit", surtout un soir raté comme ce soir. J'ai littéralement envie de jeter ma guitare par terre et de m'en aller. Je ne peux absolument pas faire semblant de prendre du plaisir à jouer.

Mais tu as quand même dû prendre un certain plaisir à le composer. 

 Nous avons répété pendant trois mois en attendant de signer avec DGC. Dave [Grohl] et moi vivions à Olympia, et Krist [Novoselic] vivait à Tacoma. Tous les soirs, on allait à Tacoma pour répéter, et là on essayait d'écrire des chansons. Moi, j'essayais d'écrire la chanson pop définitive. En gros, je voulais pomper les idées des Pixies. Je dois bien l'avouer. [Il sourit] Lorsque j'ai écouté les Pixies pour la première fois, je me suis senti tellement en communion avec eux que j'ai regretté de ne pas être avec eux, ou du moins avec un groupe qui joue leurs morceaux. On leur a emprunté leur sens de la dynamique : un jeu d'abord tout en douceur, puis soudain très en force.
 "Teen Spirit" est un riff super banal qui se rapproche des riffes de Boston ou de "Louie, Louie". Quand la partie guitare m'est venue, Krist m'a regardé et m'a dit : "C'est vraiment ridicule, ce truc-là". J'ai forcé le groupe à jouer la chanson pendant une heure et demie.

D'où vient la formule : "Here were are now, entertains us" [Nous sommes là maintenant, distrayez-nous] ? 

 C'était la phrase que je disais tout le temps dans les fêtes pour briser la glace. Souvent, on est là avec beaucoup de gens dans une pièce, et on est mal à l'aise et on s'ennuie. Donc, je faisais "Bon, nous sommes là, alors distrayez-nous. C'est vous qui nous avez invités".

Qu'est-ce que ça t'a fait de voir une chanson que tu avais écrite pour t'amuser, en hommage à un de tes groupes préférés, non seulement devenir l'hymne national du grunge, mais aussi révolutionner l'approche marketing de la jeunesse ? 

 En fait, il y a eu une période où on faisait ce qu'on voulait. Pendant plusieurs années, à Seattle, on a vécu l’Été de l'Amour et c'était vraiment formidable. Pouvoir sauter dans la foule  avec ma guitare et être porté jusqu'au fond de la salle puis ramené vers la scène complètement indemne, c'était comme la célébration de quelques chose que personne n'arrivait à définir clairement.
 Mais une fois que c'est devenu mainstream, c'était fichu. J'en ai marre d'avoir honte à cause de ça. J'ai dépassé ce cap.

C'est ta première tournée américaine depuis l'automne 1991, juste avant que "Nevermind" ne casse la baraque. Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de repartir en tournée ? 

 J'avais besoin de réfléchir, de me réadapter. Ce succès avait été un tel choc, et il me semblait que je n'avais pas besoin de faire une tournée vu que je gagnais déjà plein d'argent. Des millions de dollars. Il s'était vendu entre huit et dix millions de disques, ce qui représentait des sommes énormes. Alors j'ai décidé de mettre la pédale douce et d'en profiter.
 Je ne veux pas encore en rajouter, on en a parlé tellement souvent, mais c'est vrai que mes maux d'estomac y sont pour beaucoup si on n'a pas fait de tournées. Ce problème n'était pas nouveau. Quand on souffre comme ça de douleurs chroniques pendant cinq ans, on finit par devenir dingue. Je ne pouvais plus rien faire, j'étais devenu complètement schizophrène.

Dans quelle mesure as-tu canalisé cette souffrance physique dans ta musique ? 

 Voilà une question effrayante. Il est évident que si quelqu'un a des problèmes dans sa vie, sa musique les reflète un minimum, et ça peut avoir un effet très bénéfique. Ça m'a sans doute aidé à tenir. Mais je donnerais tout pour être en bonne santé. Je voulais faire cette interview après avoir tourné un certain temps, et je dois dire que jusqu'ici cette tournée est la plus agréable de toutes celles que j'ai faites. Vraiment.
 Ça n'a rien à voir avec le fait qu'on joue dans de plus grandes salles ou que les gens se montrent plus lèche-culs  qu'avant. C'est que je n'ai plus mal au ventre. J'ai de l’appétit. J'ai mangé une énorme pizza hier soir. C'est un vrai plaisir de pouvoir faire ça. Ça me remonte le moral. En même temps, remarquez, j'ai toujours craint de perdre ma créativité si je cessais de souffrir. Allez savoir ? [Une pause] Après tout, je n'ai pas écrit de nouvelles chansons.
 Pour chacun de nos albums, il restait toujours deux ou trois chansons qu'on n'avait pas utilisées. D'assez bonnes chansons qu'on aimait vraiment bien. On savait qu'on avait là quelque chose de sûr, un hit ou en tout cas un morceau au-dessus de la moyenne. Le prochain disque sera très intéressant, car je n'ai plus rien en réserve. Je dois partir de zéro pour la première fois. Je ne sais pas ce qu'on va faire.

Une des chansons que tu as supprimées de "In Utero" à la dernière minute est intitulée "I Hate Myself  and I Want to Die" (je me déteste et je veux mourir). Est-ce que c'était un tant soit peu sérieux ? 

 Aussi sérieux qu'une plaisanterie. Ce n'était qu'une boutade, rien de plus. C'est pour ça, d'ailleurs, qu'on a décidé de retirer ce morceau de l'album. On savait que les gens ne comprendraient pas, qu'ils prendraient ça trop au sérieux. C'était complètement satirique, une sorte d'autodérision. On me voit toujours comme un schizophrène râleur, emmerdant et flippé qui ne pense qu'à se fiche en l'air. " Il n'est jamais content," croient les gens. Et je trouvais que le titre était drôle. Pendant longtemps, j'ai voulu que ce soit le titre de l'album, mais je savais que la majorité des gens ne comprendraient pas.

Il ne t'est jamais arrivé d'être tellement consumé par l'angoisse, la douleur ou la rage au point d'avoir envie de te suicider ? 

 Pendant les cinq ans où j'ai eu tellement mal au ventre, ça m'est arrivé. Je voulais me tuer tous les jours. J'ai failli le faire plusieurs fois. Pardonnez-moi d'être aussi franc. Il y avait des moments pendant la tournée où j'étais allongé par terre à vomir de l'air parce que je n'arrivais même plus à avaler de l'eau. Et puis, vingt minutes après, il fallait que j'aille sur scène. Alors je chantais et je crachais du sang.
 On ne peut pas vivre comme ça. J'adore jouer de la musique, mais quelque chose n'allait pas. Alors j'ai décidé de me soigner.
 Même en temps que satire, une chanson comme celle-là peut frapper les esprits. Il y a pleins de gosses qui, pour une raison ou pour une autre, sont tentés par le suicide. Ce sont justement ces contradictions qui définissent notre groupe. Le message de la chanson est à la fois satirique et sérieux.

Tu reçois quel genre de courriers de la part de tes fans en ce moment ? 

 [Long silence] Avant, je lisais le courrier très souvent, je m'en occupais réellement. Mais j'ai été tellement pris par cet album, par le clip, par la tournée que je n'ai pas eu le temps de lire une seule lettre, et je m'en veux vraiment. Je n'ai même pas trouvé l'énergie nécessaire pour sortir notre fanzine : c'était une chose qu'on comptait faire pour combattre l'image négative que la presse donne de nous, pour offrir du groupe une vision plus réaliste.
Mais c'est très dur. Je dois avouer que je me surprends à agir comme agissent, délibérément ou non, une foule d'autres rock stars : je ne peux pas répondre au courrier, je ne peux pas suivre ce qui se passe aujourd'hui dans la musique, et je suis pas mal coupé des autres. Je ne connais plus tellement le monde extérieur.
 Je suis fou de joie quand je peux sortir dans un club. L'autre jour, le groupe avait une soirée libre à Kansas City (Montana), et Pat [Smear] et moi, on ne connaissait pas la ville et on ne savait pas où aller. On a appelé la radio universitaire locale pour savoir ce qu'il y avait à faire. Et ils n'en savaient rien ! On est passé dans ce bar par hasard, et il se trouvait que les Treepeople de Seattle y jouaient.
La-bas j'ai rencontré trois personnes vraiment, vraiment sympa, des gosses très cool qui jouaient dans des groupes. J'ai passé toute la soirée à me marrer avec eux. Je les ai invités à l'hôtel. Ils sont restés. J'ai commandé à manger pour eux. J'en ai sans doute trop fait, dans le genre accueillant. Mais c'était super de savoir que je pouvais encore faire ça, que je pouvais encore trouver des amis.
Je ne pensais pas que ce serait encore possible. Il y a quelques années, on a joué dans un club à Détroit, et il n'est venu que dix personnes. Et à côté, il y avait un bar, et Axl Rose est arrivé avec dix ou quinze gardes du corps. C'était le grand jeu, tout le monde se prosternait devant lui. S'il était venu tout seul, il n y aurait pas eu tout ce cirque. Mais c'est ce qu'il voulait. Quand on ne veut pas se faire remarquer, on ne se fait pas remarquer.

Tu en es où avec Pearl Jam maintenant ? Des rumeurs ont circulé comme quoi tu devais faire la couverture de "Time" avec Eddie Vedder. 

 Je ne veux pas parler de ça. Une des choses que j'ai apprises, c'est que ça ne me vaut rien de descendre les gens. C'est dommage, parce que la querelle entre Pearl Jam et Nirvana, qui durait depuis si longtemps, est maintenant sur le point d'être réglée.

Les raisons de ta brouille avec Vedder n'ont jamais été très claires.

Il n'y a jamais eu de brouille. Je les ai descendus parce que je n'aimais pas leur groupe. Je ne connaissais pas encore Eddie à l'époque. C'est de ma faute. J'aurais dû allumer la maison de disques, pas le groupe. Ils ont été présentés sur le marché, sans qu'ils s'y opposent, certes, mais sans qu'ils s'en rendent compte vraiment, comme un groupe de grunge.

Tu ne compatis pas un peu ? Comme Nirvana, ils ont connu cette fameuse angoisse de l'album qui suit un album à succès. 

 Oui, je compatis. Mais je suis quasiment sûr qu'ils n'ont pas cherché à déstabiliser leur public comme nous l'avons fait avec ce disque. C'est un groupe qui ne prend pas de risque. C'est un groupe de rock gentillet qui plaît à tout le monde. [Éclat de rire] Bon Dieu, j'avais préparé des formules bien plus percutantes sur le sujet !
 Ça me fiche en rogne de penser qu'on travaille super dur pour faire un album qui contienne plein de chansons de qualité. Je ne crois pas me flatter en disant qu'on est meilleur que beaucoup d'autres groupes. Mais je me rend compte que deux ou trois bonnes chansons par album suffisent, le reste, ça peut être des riffs merdiques à la Bad Company, et c'est pas grave. Si j'étais malin, j'aurais mis de côté la plupart des chansons de Nevermind, et je les aurais sorties petit à petit sur quinze ans. Mais je ne peux pas faire ça. Moi tous les albums que j'ai aimés, ce sont des albums qui n’enchaînaient que des chansons géniales : Rocks d'Aerosmith, Never Mind the Bollocks des Sex Pistols, Led Zeppelin II, Back in Black d'AC/DC.

Tu as aussi dit que tu étais un grand fan des Beatles. 

 Ça, oui. John Lennon était de loin mon préféré des Beatles. Je ne sais pas qui a écrit quoi dans les chansons des Beatles, mais Paul McCartney me gêne un peu. John était un peu dérangé, c'est clair. [Éclat de rire]  Donc, je le comprenais.
Après les bouquins que j'ai lus sur lui - et je me méfie beaucoup de tout ce que je lis, surtout des livres de rock - il me faisait un peu pitié. Vivre comme ça enfermé dans son appartement. Il avait beau être fou amoureux de Yoko et de son enfant, sa vie était une prison. Il était comme emprisonné. Ce n'est pas juste. C'est en cela que la célébrité me déplaît, cette façon dont on traite les gens célèbres. Il faut que ça change; il faut vraiment que ça change.
 Quels que soient les efforts qu'on fait, on passe pour une mauvaise tête. Je comprends tout à fait comment on peut devenir quasiment obsédé par ça. Mais c'est tellement dur de dire aux gens d'y aller mollo, d'être cool, de respecter l'autre. On est tous pareils, on a tous besoin de chier. [Éclat de rire]

"In Utero" est peut-être l'album le plus attendu, le plus commenté et le plus controversé de l'année 1993. Avec tous les changements de titres et tout le chahut médiatique provoqué par Steve Albini, n'as-tu jamais eu le sentiment que toute cette histoire devenait grotesque ? Ce n'est qu'un album, après tout. 

 Oui, mais j'ai l'habitude. [Éclat de rire] Pendant qu'on faisait le disque, il n'y a pas eu de problèmes. Il a été fait super rapidement. On a enregistré tous les morceaux en moins d'une semaine, et j'ai fait 80% des voix en une journée, en sept heures environ. J'étais sur ma lancée. Ça marchait bien ce jour-là, alors j'ai continué.

Alors où était le problème ?

 Il ne s'agissait pas des chansons, mais de la production. On a mis beaucoup de temps à identifier le problème. On ne comprenait pas. On ne voyait pas du tout pourquoi on ne ressentait pas la même énergie que celle qui se dégageait de Nevermind. On en a finalement conclu que les voix n'étaient pas assez fortes et que le basse était complètement inaudible. On n'entendait pas une seule note que jouait Krist.
 Je crois que certains morceaux d'In Utero auraient pu être davantage soignés à l'enregistrement. Surtout "Pennyroyal Tea". Ce morceau n'a pas été enregistré comme il faut, il a quelque chose qui cloche. Il aurait dû être enregistré à la manière de Nevermind, car je sais que c'est un morceau puissant, qui pourrait bien se vendre single. On caresse l'idée de le réenregistrer ou de le remixer.
Parfois on touche la cible, parfois on la rate. Il se passe un truc bizarre avec ce disque. Je n'ai jamais été aussi déboussolé de ma vie, mais en même temps je n'ai jamais été aussi satisfait de notre travail.

Parlons de ton style d'écriture. Tes meilleures chansons - "Teen Spirit", "Come As You Are", "Rape Me", "Pennyroyal Tea" - commencent toutes par un couplet un peu triste joué sur un mode très doux. Puis arrive le rerain, littéralement assourdissant. Qu'est-ce qui te vient en premier, le couplet ou ce refrain incroyable ?

 [Il hésite longuement, puis il sourit] Je ne sais pas. Je ne sais vraiment pas. Je suppose que j'écris le couplet d'abord, puis j'attaque le refrain. Mais je commence à me lasser de cette formule. Car il s'agit bien d'une formule. Elle ne laisse pas tellement de liberté. Maintenant qu'on l'a maîtrisée, on en a tous un peu marre.
 C'est un style très dynamique, mais je n'utilise que deux des dynamiques possibles. Je pourrais en utiliser pleins d'autres. Krist, Dave et moi, on exploite cette formule - celle consistant à passer d'un jeu très doux à un jeu très fort - depuis tellement longtemps qu'elle finit par nous faire bâiller. C'est comme si on se disait : "Ok, j'ai un riff. Je vais le jouer doucement, sans distorsion, pendant que je chante le couplet. Bon, maintenant, on ajoute la distorsion à la guitare et on cogne plus fort sur la batterie."
 Je veux apprendre à jouer entre ces deux extrêmes, à passer sans cesse de l'un à l'autre; que ce soit presque psychédélique mais avec beaucoup plus de structure. C'est très dur à faire, et je ne sais pas si on en est capables, en tant que musiciens.



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Kurt Cobain



Avec des chansons comme "Dumb" et "All Apologies", on dirait que tu cherches à atteindre les gens sans recourir aux gros effets de guitare. 

 Absolument. C'est dommage qu'on n'ait pas pu écrire d'autres chansons comme celles-là pour les autres albums. C'était déjà risqué de mettre "About a Girl" sur Bleach. J'étais très pop, j'aimais beaucoup R.E.M, et toutes sortes de trucs des années 60. Mais il y avait beaucoup de pression dans le milieu que je fréquentais, le milieu de l'underground, un peu comme au lycée. Et mettre un morceau de pop sirupeuse à la R.E.M sur un disque de grunge, dans ce contexte, aurait été risqué.
 On n'a pas réussi à mettre en valeur le côté plus léger, plus dynamique de Nirvana. Les gosses veulent entendre des guitares bien lourdes. On aime jouer comme ça, mais je ne sais pas combien de temps je pourrai continuer à hurler à pleins poumons chaque soir pendant les longues tournées. Parfois je regrette de ne pas avoir adopté la méthode de Bob Dylan, en chantant des chansons qui ne me cassent pas la voix tous les soirs, et qui me permettent de poursuivre ma carrière après, si le cœur m'en dit.

Ce qui veut dire quoi pour l'avenir de Nirvana ? 

 Je ne peux absolument pas me projeter dans l'avenir et affirmer que je pourrai toujours jouer les chansons de Nirvana dans dix ans. C'est impossible. Je ne voudrais pas me retrouver comme Eric Clapton. Je n'ai rien contre lui, je le respecte énormément. Mais je ne voudrais pas être amené à modifier mes chansons en fonction de mon âge. [Il rit]

La chanson de "In Utero" qui a été le plus controversé s’appelle "Rape Me". La mélodie est belle et accrocheuse, mais beaucoup de gens ont été choqués par le titre et par les paroles, et pas seulement les DJ vaguement timorés, mais aussi des femmes, qui trouvent assez cavalier de mettre une expression si frappante, si incendiaire, dans la bouche d'un homme.

 Je comprends ce point de vue, et on me l'a souvent exposé. J'oscille sans arrêt entre le regret d'avoir parlé de ça et l'envie de me défendre. A la base, je voulais écrire une chanson qui soutienne la cause des femmes et qui évoque le problème du viol. Ces dernières années, les gens se sont tellement escrimés à comprendre le contenu de nos chansons, à essayer de déchiffrer le "message", que j'ai décidé d'y aller carrément. Il fallait imprimer ce message en caractère énorme.
 Ce n'est pas joli, comme image. Mais une femme qui se fait violer, une femme qui est tellement humiliée et furieuse... c'est comme si elle disait : "Vas-y, viole-moi, profites-en parce que tu vas le payer cher". Je crois dur comme fer au karma, et cette pourriture d'enfoiré récoltera ce qu'il mérite un jour ou l'autre. Le violeur sera arrêté, il ira en prison et à son tour il se fera violer. " Alors viole-moi, vas-y finissons-en. Parce que pour toi, ce sera encre pire".

Et Courtney, ta femme, qu'est-ce qu'elle a pensé de cette chanson ?

 Je crois qu'elle a compris. Je lui ai sans doute mieux expliqué à elle qu'à toi. Je veux ajouter une chose : très honnêtement, mon but n'a jamais été de susciter des polémiques. Pas un instant. On n'a pas fait cette chanson pour se foutre à dos les parents ou pour s'attirer des emmerdes avec les féministes. Un individu qui fait ça [à une femme], je le méprise tellement. Cette chanson est ma façon de dire : "Fais-le une fois et tu t'en sortiras peut-être. Fais-le cent fois. Mais un jour tu paieras l'addition."

Quand tu t'es fait arrêter cet été pour violence conjugale, Courtney a avoué à la police que vous déteniez des armes à feu. Pourquoi ressens-tu le besoin d'être armé ? 

 J'aime les armes à feu. J'aime tirer.

Où ? Sur quoi ?

 [Il rit] Quand nous sortons en forêt, dans un champ de tir. Ce n'est pas un champ de tir officiel, mais c'est quand même permis. Il est au bord d'une grande falaise, donc il n y a aucun risque de blesser quelqu'un. En plus, il n'y a pas un chat à des kilomètres à la ronde.

 Sans vouloir être trop "politically correct", tu ne crois pas que c'est dangereux d'avoir des armes chez toi, surtout pour ta fille Frances ? 

 Non, c'est pour nous protéger. Je n'ai pas de garde du corps. Il y a des gens nettement moins célèbres que Courtney et moi qui ont été assassinés. Il peut s'agir de quelqu'un qui cherche une maison à cambrioler. On a un système d'alarme. J'ai effectivement une arme qui est chargée, mais je la range tout en haut d'un placard sur une étagère, où Frances ne peut absolument pas l'atteindre.
 J'ai aussi un M-16 : c'est amusant de tirer avec. Le tir est le seul sport que j'aime. Ce n'est pas quelque chose qui m’obsède ni même que j'approuve. Je n'y pense pas à vrai dire.

Courtney était d'accord pour avoir des armes à la maison ?

 Elle était présente quand je les ai achetées. Ecoute, je ne suis pas quelqu'un de très balèze. Je ne pourrais pas arrêter un cambrioleur armé d'un pistolet ou d'un couteau. Mais je ne vais pas rester sans rien faire pendant qu'on massacre ma famille ou qu'on la viole sous mes yeux. Je n'hésiterais pas une seconde à faire sauter la cervelle de celui qui essaierait. C'est pour nous protéger. Et de temps en temps c'est marrant d'aller tirer. [Une pause] Sur des cibles. Je veux que ce soit clair. [Il rit]

Les gens s'imaginent en général que quelqu'un qui a vendu plusieurs millions de disques vit sur un grand pied. Est-ce que tu es très riche ? Est-ce que tu te sens très riche ? D'après une histoire que j'ai entendue, tu aurais voulu acheter une nouvelle maison et y installer un studio d'enregistrement, mais ton comptable t'a dit que tu n'avais pas les moyens. 

 C'est vrai. J'ai reçu un assez gros chèque récemment : des royalties de Nevermind. C'est bizarre, pourtant, vraiment bizarre. Quand on vendait des tas de disques au moment de Nevermind, je me disais : "Nom de Dieu, je vais avoir 10 ou 15 millions de dollars". Mais ce n'est pas le cas. On ne vit pas sur un grand pied. Je continue à manger des macaroni au gratin de chez Kraft, parce que je les aime bien, j'y suis habitué. On n'est pas très dépensiers.
 Je comprends le gosse qui croit que quelqu'un qui a vendu 10 millions de disques est forcément milliardaire, et donc peinard pour le restant de ses jours. Mais ce n'est pas le cas. J'ai dépensé un million de dollars l'année dernière, et je ne sais pas du tout comment je m'y suis pris. Vraiment. J'ai acheté une maison à 400 000 dollars, les impôts m'ont pris 300 000 dollars et des poussières. Quoi d'autres ? J'ai prêté de l'argent à ma mère, j'ai acheté une voiture. C'est à peu près tout.

Tu n'as pas grand-chose pour ton million de dollars.

C'est étonnant. Une des principales raisons pour lesquelles on n'a pas tourné au moment où Nevermind marchait si bien aux Etats-Unis, c'est parce que je me suis dit : "Merde, pourquoi tourner ? J'ai ces douleurs chroniques à l'estomac, il se peut que je crève pendant la tournée, je vends des tas de disques, je peux vivre jusqu'à la fin de mes jours avec un million de dollars". Mais ce ne sert à rien d'expliquer ça à un gosse de 15 ans. Moi-même, je ne l'aurais jamais cru.

Est-ce que tu te soucies de l'impact que peuvent avoir sur Frances ton travail, ton mode de vie et ta difficulté à supporter la célébrité ? Elle avait l'air tout à fait heureuse dans la loge ce soir, mais ce monde doit lui paraître étrange. 

 Oui, je me fais du souci. Elle semble être attirée par n'importe qui. Elle s'attache à n'importe qui. Et je suis triste quand je pense au nombre de voyages qu'elle a faits. On a deux bonnes d'enfants, une à plein temps et une plus âgées qui s'occupe d'elle le week-end. Mais quand on l'embarque en tournée, elle est constamment entourée de monde et elle ne vas pas très souvent au parc. On fait tout ce qu'on peut, on l’emmène faire des trucs pour petits enfants. Mais ce monde-là est totalement différent.

Dans "Serve the Servants", tu chantes "I tried hard to have a father/But instead i had a dad" (J'ai tout fait pour avoir un père/Mais au lieu de ça je n'ai eu qu'un papa). Est-ce que tu as peur de répéter avec Frances les erreurs que ton père avait pu faire avec toi ? 

 Non, je n'ai pas peur de ça. Mon père et moi sommes très différents. Je sais que je suis capable de donner beaucoup plus d'amour que mon père. Même si Courtney et moi devions divorcer, je ferais en sorte d'éviter les tensions en présence de la petite. Ce genre de trucs peuvent vraiment bousiller un gosse, mais ces trucs-là n'arrivent que quand les parents ne sont pas très intelligents.
 Je ne crois pas que Courtney et moi soyons si paumés. On a tous les deux manqué d'amour pendant toute notre vie, et on en a tellement besoin que si on a un seul but dans l'existence, c'est bien de donner à Frances tout l'amour et tout le soutien qu'on pourra. C'est la seule chose au monde dont je puisse jurer.

Comment étaient les rapports entre les membres de Nirvana cette année ?

 Quand je me droguais, ça allait assez mal. Il n'y avait aucune communication entre nous. Krist et Dave ne comprenaient rien à mon problème, ils n'ont jamais touché à la drogue. Ils pensaient de l’héroïne ce que je pensais moi-même de l’héroïne avant de commencer à en prendre. C'était vraiment triste. On ne se parlait pas souvent. Ils me méprisaient, ce qui est normal, et je ne leur en veux pas. Mais il ne faut pas se fier aux apparences, la situation n'tait pas si désespérée. Depuis que j'ai arrêté la drogue, tout est redevenu comme avant.
 Sauf pour Dave. Je m’inquiète pour lui, parce qu'il continue à croire qu'on pourrait le remplacer du jour au lendemain. C'est comme s'il avait encore la conviction

Que vous le testez ?

Oui, je ne comprends pas. J'essaie de lui faire des compliments le plus souvent possible. Je ne suis pas le genre à faire des compliments sans arrêt, surtout pendant les répétitions. " Allez on travaille cette chanson, allez on travaille celle-là, allez on recommence." C'est comme ça. Je suppose que Dave a parfois besoin d'être rassuré. J'ai remarqué ça chez lui, alors j'essaie de le faire plus souvent.

Alors c'est toi qui mènes la danse ? 

 Oui. Je leur demande leur avis, mais c'est moi qui décide. Ca me paraît toujours bizarre de dire ça; on dirait que je suis égocentrique. Mais nous ne nous sommes jamais disputés. Dave, Krist et moi, nous ne nous sommes jamais engueulés. Jamais. Ce n'est pas qu'ils aient peur de parler. Je leur demande toujours leur avis et on en discute. On finit toujours par tomber d'accord.

Il n'y a jamais eu la moindre discussion où le ton est monté ? 

 Si, à propos des droits d'auteur. Je touche l'intégralité pour les paroles. Pour la musique j'ai 75% des droits, et eux ils se partagent le reste. C'est équitable à mon avis.
 Mais je me droguais à l'époque où on a eu cette discussion, et ils pensaient que j'allais me mettre à réclamer plus. Ils avaient peur que je perde la boule, que je leur offre un salaire au lieu des droits, des trucs comme ça. Mais même là, on ne s'est pas engueulés. Et on a partagé le reste équitablement.

Tu n'aimes plus vraiment jouer "Smell Like Teen Spirit", et tu ne veux pas écrire éternellement le même genre de chansons. Est-ce que tu envisages à terme la disparition du groupe ? Une carrière solo ? 

 Je ne crois pas être capable de travailler en solo. Le "Kurt Cobain Project", ce n'est pas pour moi !

Pas terrible, en plus, comme sonorité !

Non. [Il rit] Oui j'aimerais travailler avec des gens qui font exactement l'opposé de ce que je fais maintenant. Quelque chose de complètement bizarre, tu vois.

Ce n'est pas de très bon augure pour l'avenir de Nirvana et pour le type de musique que vous faites ensemble. 

 C'est le message que j'essaie de faire passer depuis le début de cette interview. On est presque au bout du rouleau. On commence à se répéter. On n'a plus de but qui nous stimule, on n'a plus de "carotte" qui nous fasse avancer.
 Les meilleurs moments qu'on ait passés, c'était quand Nevermind venait de sortir et qu'on a fait cette tournée des clubs en Amérique. Les clubs étaient tous pleins à craquer, l'album commençait juste à percer, et il y avait quelque chose de géant dans l'air, une énergie fantastique. Il se passait quelque chose de vraiment important.
 Je suis le premier à le regretter, mais je ne vois pas ce groupe tenir au-delà d'un ou deux albums supplémentaires, à moins qu'on s'attelle à expérimenter très sérieusement. Regardons les choses en face : quand les mêmes personnes restent ensemble pour faire le même travail, elles sont limitées. J'ai très envie d'étudier des choses différentes, et Krist et Dave aussi, je le sais. Mais je ne sais pas si on est capables de le faire ensemble.Je ne veux pas sortir un album qui ait le même son que les trois précédents.
 Je sais qu'on va sortir au moins un album de plus, et je sais déjà comment il va être : éthéré, acoustique, comme le dernier disque de R.E.M. Si seulement je pouvais écrire un ou deux morceaux qui soient aussi bons que ceux de R.E.M. Je ne sais pas comment ils se débrouillent, ceux-là. Ce sont vraiment les plus grands. Ils gèrent leur succès comme des dieux et ils continuent à faire une musique formidable.
 J'aimerais que Nirvana soit capable de ça. On s'est encroûtés. On s'est laissés étiqueter. R.E.M, c'est quoi ? Du rock pour étudiants ? Ça ne colle pas vraiment. Mais grunge, ca c'est un terme puissant, c'est une expression aussi puissant que New Wave. Une fois que tu es étiqueté, tu ne peux plus t'en dépêtrer. Mais ça ne va pas tarder à se démoder. Il faut prendre des risques et espérer q'un autre public t'accepte ou que ton public habituel évolue avec toi.

Et si les gosses disent : "Ça nous plait pas, allez jouer ailleurs" ?

Tant pis. [Éclat de rire] Qu'ils aillent se faire foutre.

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