mardi 14 juin 2016

Chronique : Kraftwerk ~ The Man-Machine (1978)


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Capitol Records

Playlist : 1- The Robots / 2- Spacelab / 3- Metropolis / 4- The Model / 5- Neon Lights / 6- The Man-Machine 

Septième album studio de Kraftwerk, Man-Machine est disponible à la vente en Mai mille neuf cent soixante-dix-huit. Paru à l'origine sur le label Kling Klang, ce disque finira par asseoir ces quatre allemands au-dessus de la mêlée. Il est depuis devenu un classique de toute bonne vinylothèque.


Ya tvoi sluga, Ya tvoi Rabotnik.


 Souvent cité, toujours en des termes plus qu'élogieux, Kraftwerk n'avait jamais eu droit à sa chronique exclusive. L'erreur involontaire de programmation est à présent sur le point d'être corrigée. Au vu des titanesques qualités que l'on dégote au sein de la discographie des originaires de Düsseldorf, il n'était pas aisé de choisir parmi une foultitude d'albums à la fois très différents et relativement proches. Plus accessible qu'un Ralf Und Florian, moins mainstream qu'un Radio-activity, c'est à The Man-Machine d'illustrer en ce lieu une formation inégalable dans l'univers musical. Pour être honnête, pour une première, j'aurais pu commencer par un autre mais j'éprouve un attachement tout à fait singulier envers celui-ci. J'enfonce le clou en soulignant qu'il serait même fort probable que ce soit mon champion toutes catégories si, par le plus grand des hasards, je devais n'en retenir qu'un seul, au dam des fanatiques qui, sans le moindre doute, jugeraient ce choix trop sommaire. Dans un certain sens, c'est une vérité, il est simpliste mais c'est une habitude chez ces allemands de proposer de nombreuses mélodies très faciles à assimiler et tant mieux car le crucial se déniche ailleurs, par exemple dans la profondeur de leurs compositions. Ni meilleur ni pire qu'un autre, son ambiance à la fois lumineuse et glauque parvient constamment à retenir ma sollicitude. Quoiqu'il en soit, il convient d'écouter au moins une fois dans sa courte vie toutes les majeures productions de Kraftwerk tant elles sont riches en enseignement culturel. Les mots à suivre paraîtront d'une rengaine éclatante pour tous ceux qui s’intéressent assez largement à la musique, les autres doivent bien assimiler que sans le quatuor dont on parle aujourd'hui, ce sont des pans entiers de cet art qui disparaissent en une seconde. Non pas qu'ils soient les insolents créateurs de pas mal de genres, ils ne le sont pas, c'est une certitude, néanmoins, très tôt dans notre histoire, ils auront d'une façon brillante et avant-gardiste donné envie à des tas de génies d'explorer de nouvelles sonorités. On peut toujours me rétorquer que la place de mentor aurait été prise par d'autres mais nous n'en saurons jamais rien alors dans le doute...


 D'une science aussi implacable qu’impeccable, le disque aux six incontournables s'ouvre sur The RobotDie Roboter dans le pressage original. Sans risquer une entorse neuronale, on se doute de l'atmosphère se dissimulant derrière de pareils noms. Ça ne rate pas, la déshumanisation planifiée s’élève au rang de culte. Les rythmes entêtants s’entrechoquent quand une voix prophétise, dès la fin des années soixante-dix, l'antinomique futur qui se présente à nous. Histoire que le message ne laisse place à aucune ambiguïté, la prédiction se déclame en anglais, en allemand et en russe. A ce propos, je n'ai jamais masqué ma virulente haine des productions actuelles utilisant le sacro-saint vocoder afin de masquer, dans la majeure partie des cas, un gros problème de chant. Sa présence sur cet album est tout à fait justifiée et apporte une cohérence élémentaire à l'ensemble. La parenthèse peut se refermer. Depuis de nombreuses années le sujet de la robotique enthousiasmait les membres du groupe. Ils auront mis leurs doutes, leurs interrogations mais surtout leur excitation dans une mélodie classique mais appropriée. Tout au long du disque tous ces questionnements passeront par des états distincts. Si de The Man-Machine se détache un ardent optimisme ainsi qu'un amour insondable des objets froids, il n'en cache pas moins une neurasthénie assumée. C'est dans cette dernière condition qu’apparaît le deuxième titre, SpaceLab. Plus doux, moins brut, mais par-dessus tout lancinant, ce morceau fonctionne encore à merveille à l'heure actuelle. Grâce à lui, on s'aperçoit que les harmonies Kraftwerkiennes cachent des détails que l'on ne soupçonne pas au premier abord. Encore mieux, c'est l'ultime preuve de leur capitale importance. Bis repetita, une mélodie sciemment mise en avant mais derrière, sur les côtés, en haut, en bas, partout autour de cette structure, s'agite un ramdam parfaitement orchestré apportant la subtilité inhérente aux grandes œuvres. Avec le recul, il y a dans cette musique une espèce de refuge qui rassure et qui, étrange paradoxe, va à contresens de l'intitulé de l'album. Inéluctable, il en prend le chemin, cependant, en ce début des années quatre-vingt, l'humain ne profite pas tout à fait de l'assistanat offert par des machines pour le moins perfectibles. Sans penser aux conséquences de telles décisions, nous nous autorisions les rêves les plus fantaisistes, jusqu'à, pourquoi pas, espérer en devenir une. Littérature, musique, cinéma, la culture enfante d'innombrables œuvres déguisant un simple mortel doté de chairs, de sang, d'esprit, en un Robocop imperturbable. Regardez Terminator, toute la synthèse de notre appétit envers une cybernétisation totale est là-dedans. L'aspect rassurant dont je faisais mention est que pour l'heure, le groupe doit encore inventer ses propres technologies, elles sont sous leurs influences. Ils jonglent avec et s'en amusent. Man-Machine marque ce virage où l'homme joue à l'apprenti sorcier afin d'édifier un pouvoir qu'il ne va dès lors cesser de perdre.


Have you played Atari today ?


 Entendre ces chansons, c'est se confronter à un touchant retour en arrière, à l'époque de l'Intellivision. A des systèmes informatiques hautement primaires et pourtant si complexes à assimiler au regard d'une population mondiale que l'on pouvait qualifier, sans bassesse aucune, d'inculte sur ce point. En ce temps-là, la bouillie de pixels s'affichant péniblement sur des écrans préhistoriques était le présage glorifié d'un avenir radieux et tout autant prospère. Ce n'est pas une mélancolie quelconque qui se fait ressentir mais, plutôt, une forme de nostalgie intransigeante, avec les qualités et les défauts apparentés.
Un compte à rebours s'enclenche alors qu'émerge de sa torpeur Metropolis. Les secondes s'égrainent tandis que plusieurs alarmes sonnent l’avènement d'une nouvelle ère numérique. Il faudra se plier à ses règles ou disparaître à tout jamais, sans provoquer la moindre vaguelette d'état d'âme. Seuls quelques cadavres de ridicules couvre-chef en aluminium témoigneront d'une résistance stérile, puisque inadaptée, face à un phénomène inarrêtable. Cette composition signe l'un des tout premiers chefs-d'oeuvre de la musique électronique. Une nouvelle fois rapidité et lenteur se disputent un terrain de jeu des plus abouti. En guise de rond central, une voix désenchantée prononcera un unique mot, je vous laisse deviner lequel. Tout y est glacial, morne, presque mort, néanmoins l’espèce humaine témoigne de sa présence charnelle à la manière de Silver Apple dix ans plus tôt. L'hommage à Fritz Lang, leur compatriote et réalisateur en mille neuf cent vingt-sept du film Metropolis, se montre largement à la hauteur. Cet album, à l'instar de la discographie entière, est un hymne aux synthétiseurs, aux claviers, aux séquenceurs, ainsi qu'à toutes sortes d'appareils insoupçonnés, qu'ils devront donc, en grande partie, créer eux-même, mais c'est bien l'analogique qui fait la différence. Ces morceaux ont une âme, sans ça ils ne seraient pas entrés au panthéon des légendes increvables. Kraftwerk, avec ses notions musicales dosées à la perfection, inspira tant de personnes autour du globe que sous leur influence de nouveaux genres naîtrons - ou grandiront - dans la foulée. Pour commencer, la new wave fructifiera le savoir-faire apporté en matière de claviers et d'ambiances sonores. Le hip-hop, qui n'est encore qu'à ses balbutiements, dénichera dans les multiples tracks des allemands un catalogue quasi infini de samples, sans compter les multitudes idées de breaks à recopier. Mais bien sûr, l’affiliation toute trouvée avec la techno est l'un des liens les plus évidents. Tous ses concepteurs, de Detroit ou d'ailleurs, voueront un culte sincère aux mélodies venues de Düsseldorf. En ces musiciens, ils trouveront d'illustres précurseurs ainsi qu'une source d'inspiration qui ne demandait qu'à être exploitée avec amour et reconnaissance. Bref, le merci est éternel.

 A défaut d'en être les rois, les sociétaires du quartet électronique sont les apôtres des années quatre-vingt. Oh, pas de celles qui déversaient machinalement, sans interruption, une soupe plus ou moins grotesque et que nous retrouvions, au plus grand désarroi de ses fondateurs, dans le Top 50 mais bien de ces musiques dîtes underground, enfin il y a trente ans. A ma connaissance, ils n'abuseront jamais de cette phénoménale auréole au-dessus de leurs têtes. C'est à souligner avec le plus immense des respects car, nous le savons bien, la plupart de nos congénères en auraient tiré parti afin d'élargir le culte envers leur propre personne. Eux s'exposent, certes, se mettent en scène, parfois, mais ils ne s'épanchent en aucun cas au travers de médias génériques. Les trois quarts de la population mondiale ignorent jusqu'à leurs noms et pourtant tous connaissent au moins une de leurs productions. Ils s'effacent au profit d'un concept artistique jusqu'au-boutiste. Remplacez les physiquement par d'autres, c'est du pareil au même, ça ne change rien. C'est d'autant plus extraordinaire qu'eux n'auront pas éprouvé le besoin de porter des casques pour accomplir cet authentique exploit. La musique, rien d'autre, c'est ce qui fait qu'ils auront à travers les âges le respect de la plupart des artistes, passés ou à venir. Les couleurs pastelles font une apparition remarquée grâce à Neon Light. Si elle débute avec une nonchalance certaine c'est pour mieux distiller sa bonhomie laseristique par la suite. Neuf minutes de symphonie synthpop étincelante. Là encore, quelqu'un qui découvre ce titre de nos jours peut se permettre de douter. On lui rappellera, pour la dernière fois avant de se quitter, que cette pensée, légitime bien qu'absurde, nie une fatalité : les technologies n'étaient pas les mêmes. Avant de s'éclipser, l'album lance son morceau éponyme. Ce n'est pas le meilleur, d'accord, il n’empêche qu'il s'agit d'une ultime démonstration de leur savoir faire en matière de spatialisation du son, c'est ce qu'on retiendra.

 Cela saute aux yeux lorsque nous farfouillons les bacs des disquaires, un album de Kraftwerk se démarque du lot. Le travail exécuté sur les artwork n'est jamais relégué au second plan. On aime ou non, ceci dit toutes les pochettes bénéficient d'un soin particulier et celle-ci ne fait pas figure d'exception. L'art graphique est une affaire sérieuse pour la formation allemande et notamment pour son chanteur claviériste, Ralf Hütter. J'aime beaucoup ce visuel, à la fois simple et fourmillant de détails, fidèle à ce qu'on trouve à l’intérieur. Il ne fait aucun doute que les générations futures trouveront encore du sens à ce Man-Machine. Ça mettra probablement quelques centaines d'années mais c'est acté. Après moult conflits entre lui-même et les autres, l'humain deviendra l'individu robotique et sans réels défauts qu'il désire tant être depuis le vingtième siècle. Ce jour-là, si nos arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-petits-enfants disposent d'un semblant de conscience, ils écouteront peut-être ce disque avec une pointe de remord. Celle de ne pas pouvoir s'enrichir l'âme de l'émotion qui s'en exhale. Comme cette oeuvre, nous ne sommes pas parfait, alors profitons-en, respirons pleinement de nos poumons goudronnés chaque note saveur krautrock qu'elle nous soumet.


Kraftwerk ~ Metropolis

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