mardi 17 mai 2016

Chronique : Bikini Kill (EP, 1992)


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Kill Rock Stars

Playlist : 1- Double Dare Ya / 2- Liar / 3- Carnival / 4- Suck My Left One / 5- Feels Blind / 6- Thurston Hearts The Who 

Premier EP d'un groupe pas tout à fait comme les autres, Bikini Kill sort au début des années mille neuf cent quatre-vingt-dix sur le label Kill Rock Stars. 


Y'en a des biens. 


 Décidément ce mois de mai est brutal. Tout est une histoire de période et en ce moment je m'adonne au plaisir de disques que l'on pourrait qualifier de bestiaux ou de bruyants. D'ailleurs, avant d'aller à l'essentiel, et bien qu'il soit difficile de ne pas aborder le sujet dans une chronique lié qu'on le veuille ou non à celui-ci, le choix d'un groupe affichant avec hargne son féminisme n'a aucun espèce de rapport avec l'actualité. Depuis sa création j'avais envie qu'un digne représentant du mouvement Riot Grrrl apparaisse sur WDR. Il aura fait partie de mes premières sensations musicales, il le mérite. Espérons juste que l'hommage voulu soit tout aussi digne de la richesse culturelle qu'une grande majorité de ces groupes m'auront apporté lors de ma période grunge. Puis de toute façon le sexisme d'une partie de la classe politique n'est en rien une nouveauté, c'est ce qui rend cette situation plus triste qu'à proprement parler choquante. Les mœurs n'évolueront probablement que lorsque l’humanité sera éteinte sauf si, d'ici là, une part importante d'hommes politiques sont là où il devraient être, en prison. Oui je suis au courant, il faut éviter les amalgames et être positif envers nos élites. Avant de se faire taper sur les doigts, mesurons de suite le propos en disant que certains ne méritent pas la prison mais seulement des travaux d'intérêts généraux. Voilà, j’espère qu'avec cette petite précision j'éviterai le goulag. Donc les claquements d'élastiques de culottes, les remarques déplacées, les attitudes mesquines de nos chers élus - qui ne sont pas les seuls - atteint de calvitie - ou pas - ne sont pas une motivation à une chronique car rien ne changera. Il y a fort à parier que d'ici une dizaine d'années, quand une autre de ces sordides affaires sortira dans la presse, nous feindrons à nouveau de ne pas nous souvenir du passé, tout en nous étonnant que ces scandales durent encore et toujours avec la même vivacité. Après tout, ne pas retenir les leçons doublé d'une hypocrisie à toute épreuve sont bien deux caractéristiques de l’espèce humaine alors tout va bien, comme dirait l'autre.


La révolution n'est pas un dîner de gala. 


 Tous les passionnés de grunge connaissent le doux nom d'Olympia. Je considère cette ville du Nord-Ouest américain comme étant le véritable berceau de cette musique. L'histoire, dans sa louable capacité à résumer les choses, ne retiendra que Seattle par souci de commodité mais c'est dans cette petite ville de l'état de Washington qu'un bon nombre de musiciens poliront leur futur talent respectif. Quelques-uns deviendront très célèbres et tous les autres auront mon respect éternel, ce qui est déjà pas si mal. En mille neuf cent quatre-vingt-neuf quelques manifestes remettant en cause la place des filles dans le rock - et plus largement leur rôle dans la société - voient le jour. Perdues au milieu d'un microcosme fertile à la création et touchées par ces questionnements sur leur condition de femme dans une société machiste Kathleen Anna, Tobi Vail, Kathi Wilcox fondent un premier fanzine intitulé Bikini Kill. Dans cette atmosphère propice à créer son groupe, elles décident que les revendications écrites ne suffisent pas. Afin de distribuer la bonne parole, il va falloir l'accompagner d'une musique résolument sauvage, histoire de s'assurer que les idéaux insufflés soient diffusé en produisant le plus d'impact possible. Avec l'arrivée de la guitariste Billy Karen, le fanzine devient officiellement une formation musicale. Il serait pourtant malhonnête de laisser penser qu'elles n'avaient aucunes expériences en la matière. Toutes n'étaient pas à leur premier essai, notamment Vail et Karen qui officiaient déjà chez les trop méconnus The Go Team. Bref, à la suite d'une première cassette démo, les membres sortent un EP éponyme sur le label indépendant Kill Rock Star. Si j'associe volontiers Bikini Kill, ou les Riot Grrrl dans leur ensemble, comme étant proche du grunge, il serait plus intègre sonorement parlant de les rapprocher du punk. Mais comme ce n'est qu'un léger détail, disons qu'il s'agit de rock alternatif, genre qui a l'avantage d'être exhaustif au possible. Quoiqu'il en soit, je vous encourage à fouiller plus en profondeur à l'histoire de ce mouvement qui est, à mon sens, très intéressante.

 Joan Jett, Siouxsies Sioux, Kim Gordon, Patti Smith... nombreuses et variées ont été les influences philosophiques des Bikini Kill, néanmoins aucune d'entre elles ne se ressent vraiment et tant mieux. Non pas que ces musiciennes soient mauvaises, on aime ou non c'est une affaire de goût, mais il est primordial quoi que l'on fasse d'avoir sa touche personnelle. Six chansons pour quinze minutes, l'EP ne prendra pas le luxe d'attendre les retardataires. Ce serait d'ailleurs dommage d'en rater une seule miette puisque les belles et violentes mélodies s'emparent de notre être dès les premières secondes à la suite d'une rapide phrase prônant la révolution féminine, qui n'est en fait que l'introduction de Double Dare Ya. Puissant et rentre dedans, c'est une ouverture parfaite pour un tel disque. Tout y est résumé en deux minutes et quarante secondes. Katlheen Anna et sa bande incitent les filles à être ce qu'elles auront envie d'être sans se soucier de quiconque. Pas le temps de réfléchir, Liar s’enchaîne sans aucune pause avec le morceau précédent. On reste dans la même veine tout en ayant droit à quelques prouesses vocales. S'il y a bien une chose qui m'avait marqué lors de ma découverte du groupe c'est bien ce chant si particulier. Il ne cesse de monter et de descendre, de partir dans les aigus avant d'aller explorer des tons bien plus graves. Il nous tient en haleine en communiquant son énergie explosive. Plus important, il apporte un charisme incroyable aux compositions. Anna est vraiment dans son élément avec ce rôle de brailleuse/chanteuse. Si vous en doutez alors écouter la chanson qui suit du nom de Carnival. Des trois passées en revue c'est la plus accessible et cela s'explique par sa nature mélodique incroyable, ce fait est dû uniquement au chant. Son seul défaut est d'être trop courte tant le moment passé ensemble est majestueux, ça veut tout dire.


Action...Réaction. 


 Bien qu'elles soient adeptes des discours radicaux anti-sexistes, anti-racistes, anti-beaucoup-de-choses-en-istes, il serait gênant de ne s’arrêter qu'à ce fait, les choses vont au-delà. Pour de nombreux écervelés, il est facile de croire que puisqu'elles appellent les femmes à prendre leur destin en mains, elles ne sont que des filles voulant faire aussi bien que les hommes. Ce n'est pas, et ça n'a jamais été, une histoire de genre. Il est plus simple de faire croire que leurs propos ne tient qu'au simple fait de singer son voisin. Elles ne réclament qu'une égalité que nos sociétés, à l'heure actuelle, ne leur ont d'ailleurs toujours pas apportée, quitte à faire passer le message d'une manière volontairement provocatrice pour mieux ridiculiser tous ceux qui n'auraient pas capté l'évidence. Suck My Left One, prend ce risque. Celui de ne retenir qu'un titre et de passer à côté de tout le reste qui traite des abus sexuels pratiqués par des pères incestueux. Musicalement parlant, c'est sans aucun doute mon titre favori dans la discographie du groupe. C'est vif, acerbe, aussi dur qu'un mur de béton et on en pense ce que l'on veut mais je reste persuadé que si cette composition avait été signée Black Flag, ou bien encore Dead Kennedys, ce serait devenu sur le champ un classique intemporel. Il est logique que la radicalité soit au rendez-vous lorsqu'un mouvement prompt à vouloir changer des visions millénaires débute. La violence des mots, des actes, n'est qu'une réaction aux discriminations quotidiennes subies. Ça se vérifie dans tous les styles musicaux majeurs. Cette véhémence ne sert qu'à ouvrir les esprits et donner envie à d'autres de reprendre un flambeau rouge vif tout en étant paradoxalement jamais loin de s'éteindre. Avant de s'attaquer aux institutions, ou à une éducation primaire, elles auront eu au moins le mérite de viser leur propre monde. Il faut sacrément être sournois pour ne pas affirmer que le milieu du punk, du rock plus majoritairement, était (est) profondément sexiste. Pas tellement à cause des sujets graveleux aborder à propos d'un sexe qualifié de faible, mais beaucoup plus dans sa genèse. La musique a pendant un long moment été fabriquée par des hommes, pour des hommes. La femme avait éventuellement le droit d'être chanteuse, surtout si elle était mignonne, ou d'être une groupie façon public à la Beatles. Et je suis quasi certains que rien n'a changé. Pouvez-vous me citer une productrice ou une manager de musique célèbre ? A leur époque les Bikini Kill ont fait ce qu'elles pouvaient avec ce qu'elles avaient. Notamment en invitant les filles à venir au plus près de la scène, zone normalement réservée aux hommes vaillants lors de concerts punk. Ainsi qu'en délivrant des messages qui peuvent paraître faciles, voire contre productif, de nos jours mais qui au début des années quatre-ving-dix ne l'étaient pas, car une nouvelle fois tout est une question d'époque.

 Pour autant, malgré tout, réduire ce groupe à un groupe de filles dédiées aux filles est une bêtise sans nom. Ce n'est qu'une formation engagée et éminemment politique - celle-là plus respectable que celle dépeinte en introduction - certes. Elle s'adresse à tous ceux qui se sentent impliqués, de près ou de loin, pour les droits des femmes, c'est une réalité mais pas seulement. Les personnes qui s'en foutent, qui ne sont ni machiste, ni féministe et dont la neutralité intellectuelle permet de vouloir écouter de la bonne musique sans prendre part à des guerres d'idées qui de toute façon ne cesseront d'exister car la connerie existera toujours en chacun d'entre nous, seront absolument comblé de bénéficier de tous ces titres. Notez que je ne suis pas sûr que cette dernière phrase fasse plaisir aux Bikini Kill pour qui l'engagement personnel est une nécessité. Tant pis.
La suite du vinyle est anecdotique, moins percutant. Sans être mauvais, les deux derniers titres sont plus confidentiels. Sur Fells Blind une jolie ligne de basse introduit un chant agréable mais tout le reste tourne vite au banal. Et ce n'est pas le bordel sonore enregistré en live intitulé Thurston Hearts The Who qui me fera mentir au sujet de cette fin. Bof de toute manière il s'agit plus d'une satire que d'un morceau sérieux. L'honneur est donc préservé. Et pour les rares qui se le demandent, les paroles font bien référence à Sonic Youth.


Voiture...Engagement ! 


 Puisque tous les titres ont été cités, il est temps de mettre un point final à cette chronique. Je ne vais pas prétendre qu'il s'agit du meilleur disque du genre. Ni même qu'il s'agit de ma formation favorite. A titre d'exemple, je n'ai jamais caché mon admiration pour L7 et leur album Brick Are Heavy sorti durant la même période. C'est un autre genre, moins punk, plus metal. Néanmoins Bikini Kill fait partie de ces groupes ayant consolidé mon amour du rock alternatif. C'est le genre de vinyle qui donne une conscience, quand bien même on ne comprend pas tout ce qui s'y raconte. Rien que part leur musique abrasive, elles nous donnent une envie de s'engager. Dans quoi ? Ça personne ne le sait, ou plutôt c'est à chacun d'en décider mais cet EP procure un fort besoin de voir les choses sous un autre angle que celui auquel on nous a habitués. C'est donc une réussite sur toute la ligne. L'énergie toute droite sortie des années quatre-vingt-dix est tout bonnement communicative. Elles donnent l'envie de prendre part à un combat quasi perdu d'avance. Peu importe si les choses changent, l'important c'est d'avoir, au moins une fois, essayé. Tout ce qu'on y trouve fait encore et toujours écho à nos sociétés actuelles. Je n'ai jamais oublié le stickers affiché sur une des Stratocaster de Kurt Cobain disant " le vandalisme c'est beau comme un pavé dans la gueule d'un flic ". Oh, vu le climat ambiant de ces dernières semaines, je suis conscient que cette phrase fera grincer les dents de ceux qui les cassent à grands coups de matraques mais voilà ce qu'est ce disque. Un hymne aux libertés individuelles, une lutte quotidienne contre des valeurs d'un autre âge, un éternel manifeste du genre humain.



Bikini Kill - Suck My Left One




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