mardi 21 juillet 2015

Chronique : Dr. John, The Night Tripper ~ Gris-Gris (1968)


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Atco


Playlist : 1- Gris-Gris Gumbo Ya Ya / 2- Danse Kalinda Ba Doom / 3- Mama Roux / 4- Danse Fambeaux / 5- Croker Courtbullion / 6- Jump Sturdy / 7- I Walk On Guilded Splinters

Premier album du gourou Voodoo, Gris-Gris est disponible à la vente au début de l'année mille neuf cent soixante-huit.  Échec à sa sortie, ce disque obscur trouve un second souffle dans les années quatre-vingt-dix grâce à une nouvelle génération de critiques bien plus ouverts aux expérimentations sonores.


A hit is a Hit.


 Hermétiques au minimalisme étrange passez votre chemin sans l'once d'un regret. Les huit premières secondes approvisionnées d'une guitare blues ne devront en aucun cas provoquer une incertitude neuronale, car il ne servirait à rien d'insister tant Gris-Gris exige de laisser les a priori derrière soi. Vous voilà désormais avertis, ce disque se classe dans la catégorie des sondeurs d'âme. Il jauge plus qu'il ne juge le niveau d'acceptation et l'ouverture d'esprit de tous ceux qui lui feront face. On aime ou on le délaisse, pour peu que l'on soit honnête envers sa culture. Bien sûr, au fil de l'âge, un avis défavorable pourra se transformer en une évaluation positive, cette fois. Et si je le souligne avec importance dans ce début de chronique c'est que de toute évidence ce fut mon cas. Je ne le nie pas, j'aurai mis des années à lui adresser l'attention qu'il mérite. Avant ça, les mélodies inspirées de la musique cadienne ne réussissaient guère à m'émoustiller plus que de raison. Après tout il y a des priorités, Dr. John n'en faisait pas partie. Quand on y est extérieur, son art demande cette fameuse maturité que l'on nous vend à longueur d'article au moindre album un peu trop subtil, sauf qu'ici c'est une réalité à ne pas négliger. Exigeante sans être insurmontable, sa musique n'est surtout pas destinée à tourner en arrière-fond sur un bruit de bla-bla sociétal. Tout d'abord ce ne serait pas lui rendre justice mais, plus important encore, dans ces conditions elle prendra le risque d’agacer et de lasser vos convives. C'est un plaisir intimiste. Comme chaque objet possédant une sincérité d'âme, il faut en retour déposer au pied de son autel la part de tendresse que nous sommes prêts à lui accorder. Et si notre implication est à la hauteur de ses espérances nous en serons alors considérés dignes et ainsi libres de pouvoir s'immerger dans sa poisseuse substance, synonyme de profondeur insoupçonnée.

 La première chose qui claque au visage lors d'une écoute de Gris-Gris, c'est à quel point on peut ressentir le poids de sa gravité, au sens terrestre du terme. Si quelques passages se montrent enjoués, ce n'est toutefois pas suffisant pour éprouver l'envie de bouger, bannissant par ricochet le verbe danser. Dès lors nous avons comme seule option de prendre notre plus beau regard fixateur de néant. Pour une fois on en vient à rêver de conneries que l'on considère habituellement comme effroyables. Que les campeurs naturalistes m'excusent mais par exemple être assis en tailleur autour d'un feu de camp qui, si on le fixe assez longtemps, pourrait bien nous lire l'avenir. A moins que ce ne soient les émanations d'hydrocarbures du lac d'à côté qui nous montent à la tête avec plus de célérité qu'un buvard d'LSD. Cet opus donne pour réelle envie d'être submergé par un endroit, une époque, tout un ensemble de bricoles, tangibles ou supposées, provenant de la Louisiane. Proche de nos cœurs francophones, ce lieu à souvent eu droit à ses clameurs amoureuses et musicales. Les contrées du Sud-Est ont de nombreuses fois été louées mais elles n'auront que très peu connu une telle mise en scène en un laps de temps si court. Trente minutes d'un théâtre aux mille clichés usuels que notre cerveau est en droit d'attendre quand ce nom apparaît devant nos yeux. On a pris pour habitude de se méfier du mot cliché, nous sommes devenus trop cyniques à son égard. Tout dépend la façon dont on modèle une idée et ici c'est ce n'est jamais absurde et ne tourne à aucun moment à la bouffonnerie. Tout au plus il s'agit d'une réalité de nos jours peut-être surfaite mais qui était en vigueur il y a quelques décennies. Comme un acteur perdu au milieu d'une estrade aux senteurs épicées et tropicales, Dr. John déclame ses influences pas toujours proprettes. Alors oui, dans l'azur circulent les thèmes récurrents à l'humanité que sont la drogue, les putes et le piment brûlant l'estomac de n'importe quel touriste, mais que faire quand tout cela est si familier à notre enfance et à nos souvenirs sulfureux. On ne va pas s’appesantir et lui filer la médaille du mérite pour le simple fait d'avoir existé. Pour autant on ne va pas non plus lui en vouloir de retranscrire en cette année mille neuf cent soixante-huit son vécu passé. Tous les musiciens blues n'ont fait que ça et dans son ensemble l'artiste, avec un A majuscule, passe toute sa carrière à extérioriser un lieu de naissance qu'il perçoit comme flamboyant ou vomitif selon la grande roulette russe des conjonctures.




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Verso




I'm gonna take you back to New-Orleans, down in Dixieland.


 De ce fait Gris-Gris n'est que le reflet permissif d'une nuit incertaine, baignée par des lumières diffuses, gribouillant le contour des édifices de la Nouvelle-Orleans, façon French Quarter personne n'en aurait douté. La musique d'ambiance des bordels se mêle à celle des casinos et partout dans l'air humide exhale la fragrance des dames en froufrous mais surtout en sueur. Le fric jamais propre, l'alcool souvent frelaté, le sexe presque toujours en état d'ébriété, planent dans l’atmosphère et suffisent à faire osciller des chandelles éclairantes les eaux troubles d'un Mississippi en ce temps-là endormi. De chansons en chansons l'imaginaire ne tient pas en place. On visite un microcosme, on parcourt des forêts arachnides, des rives où bougonnent des alligators dont le destin est lié étroitement au marché des boucles de ceinture. On se balade dans des rues animées par des gens venus de tout horizon et puis on se retrouve dans un cabaret cossu avec pour promesse que tout manque au règlement procurera le frisson d'une vie perdue. Semblable aux cent couleurs pastels qui ornent les façades d'architecture espagnole, Malcom Rebennack, le vrai nom du docteur, fabrique un nuancier phonique dans lequel rien ou presque ne nous sera épargné. Par conséquent aucune composition ne se ressemble tout en restant dans un thème imposé. Le reste n'est qu'imagination et préférence individuelle.

 En définitive, c'est un album comme seules les années soixante ont su produire. Du coup le psychédélisme y est présent mais oubliez donc les sacro-saint longs solos de guitares. Ce n'est pas dans le contrat de ces musiciens aussi doués que discrets. Gris-Gris se fractionne d'influences diverses et met plutôt sous les feux de la rampe un mélange déroutant de rhythm & blues, de boogie woogie, de jazz, de rock et de soul. De sorte que les complaintes hippies en vogue à l'époque ne trouvent pas leur place. Cependant l'amateur d'expérimentations en tout genres ne sentira en rien lésé. Pas agressives, les mélodies ne pétaradent pas de partout et tant mieux puisque l'orchestration zarico accompagne au mieux une voix puissante ayant pour bon goût d'être reconnaissable. Plus le temps d'écoute s’amenuise et plus ce métissage sonore et culturel pègue corps et âme. On s'y aventure, on s'y perd, si bien qu'un sentiment de malaise peut s'installer, du moins au début lorsque l'on est encore en phase de digestion de cette oeuvre hybride. Pour illustrer ce contexte particulier, utilisons la métaphore d'un raton laveur qui s'approche d'une main amicale venue le sustenter. Puis une fois ceci fait, qu'il colle de sa petite patte poilue une baffe que l'on n'avait pas vu venir, nous laissant au passage con.

 Dr. John n'a pas plus de qualification médicale que Dr.Pepper, même si je ne doute pas de son pouvoir à soulager quelques tourments passagers comme l'autre soigne une déshydratation éphémère. C'est certain, il en est même très éloigné, encore que, sa connaissance poussée des drogues absorbées durant une partie de sa subsistance ferait de lui un assez bon pharmacien. En lieu et place de diplômes cela lui aura valu quelques séjours pénitentiaires dans son état natal. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'à sa sortie, il invente le voodoo funk puis qu'il s'exile à Los Angeles afin d'y enregistrer Gris-Gris avec l'aide de musiciens de la Nouvelle-Orleans. J'insiste une dernière fois, n’espérez aucune trace californienne dans ce disque où le flower power n'est pas de mise. La côte Ouest est une terre d’accueil mais pas d'influences pour Rebennack, du moins à ses débuts. Lui ne chante que les sols hostiles empreints de magies millénaires sur lesquels seuls les hobos débarqués d'un train de marchandises fraîchement arrivé peuvent y dénicher réconfort et considération. C'est avant tout ce qui se dégage de ces sept compositions. Une quête de liberté plus égoïste que celle que l'on trouve dans le film Easy Rider sorti un an plus tard. A notre tour, il ne nous reste qu'une trentaine de minutes pour faire son baluchon et partir à la lisière de l'inconnu pour dégoter, pourquoi pas, ce que l'on ne cherche pas encore avec pour unique compagnie des pygargues à tête blanche. Quitter un feu de camp protecteur et devenir à notre tour un touriste de la nuit en oubliant, si c'est permis d'essayer, que l'on a conscience de notre conscience.



Dr John ~ Croker Courtbullion


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