mardi 23 juin 2015

Chronique : Earth ~ Pentastar : In The Style Of Demons (1996)


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Sub Pop


Playlist : 1- Introduction / 2- High Command / 3- Crooked Axis For String Quartet / 4- Tallahassee / 5- Charioteer (Temple Song) / 6- Peace In Mississippi / 7- Sonar And Depth Charge / 8- Coda Maestoso In F (Flat) Minor 

Parmi les nombreuses formations satellites de Nirvana, on en cite rarement une qui tient une solide place dans l'histoire sonore du Nord-Ouest américain. Moins accessible que leurs copains en Converse, Earth est pourtant un des groupes les plus intéressants des années quatre vingt-dix et Pentastar : In The Style Of Demons un de leurs albums les plus emblématiques. 


The Descent


 Sous une pluie luxuriante, tombe la pesanteur estivale. Si en cet instant je ne sais pas encore quoi raconter sur ce disque hors d'âge il était toutefois important de le voir sur Wax Digger Reviews. Sinon autant stopper là et laisser tomber. Bien que cette perspective ait du charme suivant mes humeurs changeantes, je n'y céderai pas. En tout cas, pas tout de suite. Une éventualité alléchante serait de débuter par une acide présentation de Dylan Carlson qui créa Earth en mille neuf cent quatre-vingt-neuf à Olympia dans l'état du Washington. A l'aide d'une loupe grossissant volontairement le trait, en plus d'emprunter des raccourcis éhontés, vous dire que cet homme, paumé notoire, est à lui seul responsable de la mort de Kurt Cobain, son ami. En singeant une hystérie inventée de toutes pièces pour l'occasion - comme je le vois souvent - enfoncer le clou en mentionnant que c'est cette personne qui a acheté le fusil avec lequel le messie médiatiquement proclamé s'en est allé. Mais tout ça vous le savez déjà n'est-ce-pas ? Sinon vous ne seriez pas tombé ici à la recherche d'informations sur Pentastar : In The Style Of Demons et comme toujours Wikipedia m'a grillé la politesse.

 L'excitation se fera discrète. Pour dire vrai, elle sera inutile pour cette chronique. Les névroses se montreront bien plus intimes et héliophobes. Enfouies dans la croûte terrestre, elles ne ressortiront nullement en éruption effusive. Elles iront de préférence se nicher au plus proche d'un noyau hiératique afin de rester sagement là, à l'abris des regards extérieurs mais surtout critiques.
Ecouter les mélodies d'Earth c'est se confronter, en face à face, à ses aliénations égoïstes, à une mélancolie dépressive. Pas de celles qui fatiguent le moral et que l'on ressent plus ou moins tous à l'approche d'un hiver rugueux, quand un frais automne a déjà bien entamé le travail de sape. Elle n'entre pas non plus dans la catégorie d'une tristesse basique que redoute toute une population mondiale quand elle songe à son avenir mortel, même si elle cherche par tous les moyens médicamenteux d'oublier que la nature est plus forte qu'une misérable poussière d'existence. La musique de ce groupe s'apparente plutôt à une poisseuse déprime d'été. A ces moments d'égarements où la beauté pastelle de notre environnement ensoleillé se mêle à une noirceur au ton gris délavé mais tellement insidieuse.

 Ces airs, tour à tour moroses et affables, organiques ou électriques, sont à l'instar d'un rouge sang tournoyant à l'échancrure d'un tube rempli d'un blanc toxique. Ils sont comparables à un soleil radieux qui refuse de se coucher six mois par an sur quelques territoires nordiques. C'est le générique de Shining, quand une voiture serpente sur une belle route de montagne dans le Colorado jusqu'à un hôtel que l'on devine trop tard meurtrier. C'est une âme bienveillante mais esseulée marchant péniblement dans les hautes herbes avec pour guise d'horizon la cime d'arbres verdoyants et poétiques qui signeront sa mise à mort à l'aide d'une corde bandée. Je m’arrête là puisque cet album n'est rien d'autre que des images contraires juxtaposées les unes sur les autres dans un amas décousu. Le bien, le mal, tout peut paraître sublime ou malsain suivant le regard que l'on porte sur ces concepts exotiques. J'aurais peut-être dû commencer par là.

 Mais ces huit compositions exceptionnelles sont par-dessus tout le génie déconsidéré de Carlson. Ses fêlures intimes s'ébruitent peu à peu en suivant le transit lymphatique des guitares distendues et larséniques. Notre ouïe encaisse l'histoire d'un homme qui aurait pu être réputé pour une autre raison qu'un service rendu à quelqu'un qui était, lui, célèbre. Comme certains, je devrais sans doute le haïr pour avoir tué indirectement un être qui nous était cher à tout les deux. Ce serait stérile, je suis presque sûr que ce n'est pas lui qui a appuyé sur la gâchette et au pire les remords sont plus bouffeurs de conscience que les regrets. Ne vous en faites pas, je sais, Earth n'est pas seulement le sublime projet d'une seule personne, aussi imposante soit-elle. Oui, vous avez raison, les autres musiciens sont tout aussi exemplaires, voire même légendaires avec la présence par le passé de Tobi Vail, Slim Moon, Lori Goldston. Que ces grands artistes, présents ou antiques, m'excusent. Je ne veux pas apparaître désobligeant mais permettez-moi de m'en foutre dans cette chronique au point de ne pas entrer dans ce genre de détails. Car, en ce qui me concerne, ce ne sont pas des individualités mais une entité qui a réussi à fabriquer un disque magnétique. Une œuvre qui, pour simplifier, s'inspire d'un heavy metal à la Black Sabbath. A la différence que tout est sous Xanax. Ce qui a pour effet immédiat de le rendre amorphe, presque endormi, hypnotique et particulièrement brillant. Les amoureux des tempos très lents seront aux anges, quant aux adeptes du grunge eux aussi pourront mettre un cierge à la gloire d'Earth. Les premières minutes de Pentastar : In The Style of Demons sont un précipice dans lequel on se jette avec détermination avant de se rendre compte de notre ignorance. Au fil des secondes, la descente se montrera plus dure qu'estimée. Alors on chute, encore et encore, avec une vitesse proportionnelle. Puis, une main énergique prenant l'apparence d'un solo revigorant nous attrape en plein vol à quelques centimètres d'un sol rocailleux. Mais ce n'est pas la terre que l'on vient de frôler, tout juste une corniche et autant dire qu'elle n'est pas épaisse.


Et ça a fait mai 68...


 Je ne sais pas si vous l'avez remarqué; il n'y a plus de réelle rock star renommée et donc, par conséquent, junkie. Encore une chose que les années deux milles nous ont enlevée, et par pitié que l'on ne me parle pas de ce branleur de Pete Doherty. Les médias, Vanity Fair les premiers, sont passés par là. Clouant au pilori la moindre trace de souffre artistique au nom, parait-il, d'une société désireuse d'en finir, sans savoir comment, avec un fléau plusieurs fois millénaires. Et tant pis si ces juges d'un jour sont à côté de la plaque et se couchent sans vergogne devant des petits hommes à peine plus puissants que des patrons de presse. Tout est devenu lisse, neutre, facile, sans brillance. Un chanteur quelconque se rend légèrement bourré à la télévision et c'est les réseaux sociaux qui s'enflamment, pour un rien évidemment. Et pendant ce temps, ce sont les mêmes qui regardent, qui diffusent et qui se gargarisent d'un énième bêtisier montrant jadis un Charles Bukowski ivre chez Bernard Pivot. C'était le bon temps disent-ils la bouche en cœur et l'hypocrisie en bandoulière.

 J'aimerais savoir comment de nos jours seraient jugés des génies vivant leur passion jusqu'à se brûler les ailes. BFM, Itélé, Closer ou les tabloïds Anglais et Américain ou peu importe leur nationalité, parleraient-ils du dernier hit sorti par des MorrisonHendrix, Cobain, Joplin et tant d'autres, ou accableraient-ils leur héroïnomanie ? Le talent n'explique pas tout et la drogue non plus, bien sûr. Mais qu'on le veuille ou non, l'artiste a besoin de subterfuges pour exprimer avec fidélité ses sentiments afin d'en ressortir la quintessence et il les trouve non pas dans la neutralité d'un quotidien aseptisé mais souvent dans une source considérée, à tort ou à raison, comme diabolique.
Etre rock star ne signifie pas seulement chanter et se trémousser sur scène en faisant des fuck off insipides. C'est accepter d'être inapte à ce monde. C'est se sacrifier en pénétrant ses propres pathologies pour offrir au commun des mortels sa dose de divertissement, d'espoir, et d'émotions ésotériques, quitte à ne plus rien ressentir soi-même. C'est assumer les insomnies, la solitude quand on est entouré de milliers de gens, les injections de produits dans les veines, dans le nez, dans tous les pores de la peau s'il le faut et c'est l'envie de fermer un rideau devenu trop encombrant lorsque sonne le réveil d'une réalité vaporeuse. L'existence est souvent courte pour les star musicales. Vaut-il mieux être Lennon ou Mc Cartney ? Jagger serait-il devenu intouchable s'il était mort à trente ans au lieu de faire le même disque depuis trente ans ? Les nuits d'ivresses, les destructions de chambres d'hôtels et les mille et une histoires que l'on nous raconte dans des livres sur la musique parvenant à faire palpiter des millions de gens, ne viennent que des propensions irrépressibles d'un esprit brillant mais chaotique tout juste bon à devenir un camé adulé ou à finir dans un caniveau. Avec un peu de chance il sera entre les deux et passera dans Tracks.

 Je ne ferai aucun procès d'intention envers notre personnage principal en mentionnant son addiction aux drogues dites dures. Cela se voit, cela s'entend. Ses longues traînées de guitare apparaissent comme un coma de l'esprit. A tel point que l'on peut imaginer à l'écoute de ces chansons un Carlson piquer du nez, son instrument dans les mains et une cigarette brûlant ses lèvres. Mais au moins, les aspérités iconoclastes et désenchantées comme dirait l'autre, celui qui a eu le malheur de participer à une mascarade réclamée par une partie de son public, une merde tellement honteuse qu'elle en ferait presque mal au cœur si ce n'était pas si pathétique, même si vous verrez qu'un jour, dans vingt ans, cette oeuvre cinématographique sera idolâtrée lorsque ceux qui vouent un culte au premier Trois Frères seront blasés et laisseront place à une génération future au regard neuf. Mais comme dirait l'autre dis-je, le goudron n'est pas aplani sous un rouleau compresseur aux émanations de morale. Le bitume dégouline, il suinte, il est morose parfois c'est vrai mais vivant. Et puis, quand cet être sort de son caveau d'opiacés, la musique devient plus lumineuse. Elle éclate aux yeux du monde pour lui donner une preuve concrète de bonne santé, d'élégance et d'harmonie, avant de repartir avec fatalité dans ses travers obscurs.

 Rien n'est mauvais dans ce disque. Pentastar : In The Style Of Demons n'est certainement pas l'album le plus incroyable qui existe mais il jouit d'une franche sincérité. Sans leur faire offense, ceux qui ne l'aimeront pas sous prétexte qu'il est répétitif ou pour toute autre raison légitime seront simplement passés à côté de son essence. Ce vinyle est même parfait pour ce qu'il propose, du drone metal onirique et rien d'autre. Dylan Carlson s'est certes fait griller la place par presque toutes ses connaissances des alentours de Seattle mais lui aura eu le privilège d'inventer un genre. Les pionniers sont souvent des gens abruptes, dérangeants, différents mais imperturbables. Ils creusent leur sillon à contresens. Qu'est-ce qui différencie un pionnier d'un loser ? L'authenticité de son art. Ces gens-là ne seront probablement jamais pompiers, avocats ou médecins, mais au fond voulaient-ils être autre chose que des quasi anonymes confectionnant avec soin des mélodies répétitives, narcotiques et éblouissantes ? Un mouroir avant l'absolution.



Earth - Coda Maestoso In F (Flat) Minor

2 commentaires:

  1. Sympa les réferences aux trois freres, effectivement le deux est une merde ! Sinon je ne connaissais pas et meme si j'accroche pas autan je peux comprendre l'engouement.

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  2. J'adore Earth ! je conseille aussi l'album Hibernaculum ! Merci de faire vivre ce groupe méconnu.

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