mercredi 6 août 2014

Chronique : Various ~ Fifteen Years Fuse 1/4 (2009)


Playlist : 1- Choice - Acid Eiffel / 2- Ricardo Villalobos - H.E.I.K.E (Mood Mix)


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Enfin ! Nous y sommes. Après deux heures confuses sur des routes sinueuses nous atteignons l'usine automobile désaffectée. En toute hâte nous pressons le pas vers le grand hall éclairé d'un rouge sombre dans lequel étaient disséminés des chandeliers pourpres brièvement repeints à la bombe. Les bonjours et autres banalités d'usage accomplis et une fois franchis les restes glorieux de ce qui devait être la porte principale, une espèce de didgeridoo vrombissant nous accueille. Hypnotique, ce son tribal semble provenir de toutes parts avant de rejoindre un point central. Une cible mouvante qui, bien entendu, n'aurait pu être autre chose que nous-mêmes. Passé le premier choc, émerveillé, je me frayais péniblement un chemin au travers d'une foule dense mais pour l'instant calme voire timide. Je ne saurais vous dire combien ils étaient, des centaines surement, un ou deux milliers peut-être. Sans freiner mon avancée je les dévisageais avec attention. Tous, ou presque, se tenaient debout, le regard vide mais fixe en direction d'un stand à DJ sommairement entreposé là, au pied d'un mur sur lequel la patine du temps n'avait pas réussi à accomplir totalement son œuvre, laissant quelques bouts de peinture blanche nous faire deviner encore de manière distincte le nom de la marque occupant autrefois ces lieux. Et bien que ce moment ne dura en réalité pas plus de deux minutes, me faufiler dans cette marée humaine me sembla étonnamment long.
À peine ai-je eu le temps d'arpenter le premier quart de cette majestueuse salle de béton décrépit que le kick écrasant fit vibrer un sol recouvert de détritus festifs, puis, en une fraction de seconde sinon moins, tout ce microcosme s'anima. Étant bloqué par une falaise effervescente de chair et d'os je me retournai instinctivement. Mes amis avaient disparu dans la masse. Merde pensais-je, il ne m'aura fallu que trois minutes pour les perdre. Tant pis, je les retrouverai, plus tard.

Si mon pied se mit à bouger machinalement, je préférais résister dans un premier temps à cet ardent appel inondant de ses vibrations ma cage thoracique. Admirer et m'imprégner. Je pus m'avancer encore de quelques rangées pendant que des bouteilles d'eau volaient au dessus de ma tête pour mon plus grand plaisir. Je recevais à leurs passages de nombreuses gouttes opportunes au vu de la chaleur étouffante. À mi-parcours je stoppai ma progression. Ni trop loin pour profiter au mieux, ni trop près pour ne pas avoir à subir un volume assourdissant. Pourquoi faut-il que j'oublie toujours mes bouchons d'oreilles dans la voiture? Sur ma gauche, un grand type mince aux cheveux rasés sur les côtés ainsi que sur la nuque mais affublé de ce qui ressemblait vaguement à un palmier déstructuré sur le dessus du crâne, se désarticulait entièrement dans une chorégraphie très personnelle. Balançant sa maigreur d'un coté ou de l'autre, d'avant en arrière, même sa tête semblait suivre une trajectoire illogique au reste du corps. À chacun de ses amples mouvements il manquait de tomber mais ce qui me fascinait avant tout c'est que quoi qu'il lui arrive un sourire irrévérencieux éclairait son visage pâle. Sur ma droite, cette fois, une fille sobrement banale dont seul un large chapeau de paille ajoutait à l'ensemble un air débonnaire. Dansant à contretemps d'une façon indescriptible, elle paraissait à ce point heureuse que je me surpris à lui envier ce sentiment. Partout où je posais les yeux les mêmes scènes se répétaient à l'infini. Devant moi, le bâtiment industriel vétuste était devenu un sanctuaire de l'amour éternel où chaque atome le composant était serti d'ondes positives et plus rien au monde n'avait d'importance. Tandis que le déferlement sonore s’apaisait quelque-peu, j'avais ce sentiment rare mais vrai de me trouver à l'endroit où il fallait être. À mon grand désarroi, j'avais raté de ma présence tous les anciens mouvements musicaux que j'affectionnais tant mais dès lors que j'assistais à ces fêtes désorganisées je pouvais ressentir sur ma peau le frisson exquis d'une musique résolument moderne, loin des standards commerciaux d'une époque actuelle que j’exècre.

L'accalmie musicale fut de courte durée. Les magnifiques nappes de violons aériens reprenaient de plus belle leurs rondes ensorcelantes et sans le vouloir mon corps s'était mis en branle. Du bout des orteils aux moindres parcelles de mon crâne tout mon être s'agitait à la cadence effrénée d'un son abyssal, empereur de nuits sans égale. Mes paupières bien que fermées laissaient entrevoir les lumières stroboscopiques bleues, rouges, jaunes, vertes, que formait ce ballet aérien merveilleux d'amateurisme éclairant laborieusement à son passage une pièce en ébullition. Illumination tout juste suffisante pour distinguer les visages radieux de cette population éclectique lors de quelques rapides coups d’œils entre deux scénettes chimériques d'un esprit en partance pour un voyage inter-cosmique.

Rapidement en sueur dans cet endroit confiné, je déversais sur ma tête brûlante le contenu entier d'une petite bouteille d'eau trouvée par terre. Les yeux grands ouverts je contemplais de nouveau le lieu sous tous ses angles, du sol en ciment jusqu'aux titanesques poutres métalliques bouffées quelque peu par la rouille. Du coin de l’œil, je repérais à quelques mètres de distance un de mes amis lui aussi pris au piège d'une transe occulte lui donnant les traits d'un lutin psychotropique. Derrière, en tenue de paillettes bleues électriques et lunettes de soleil, un homme s'époumonait sur un sifflet en plastique vert au même rythme que ceux diffusés avec violence par les immenses haut-parleurs. Au nombre de sept, ils trônaient tels des monuments antiques devant un public à l’unisson. Excentrique communion colorée dévolue à la cause nihiliste de la grande prêtresse chimique E.
Tout n'était qu’effusion d'extravagance. Pas l'absurdité qui tourne à un bordel insupportable de connerie mais de celles qui rechargent les âmes et les cœurs lors de week-end d'abus nocifs et assumés. Débauches vitales, utiles, afin de se soustraire au mieux d'une semaine gouvernée par un train-train quotidien tout aussi toxique. Peu importe notre rang dans nos vies civiles, tous ici présents étions les Berserker de l'insouciance et nous vivions bien plus intensément que quiconque ailleurs. La société que l'on s'évertuait à fuir l'espace d'une soirée aurait pu être engloutie nous ne l'aurions même pas remarqué et encore moins nous en émouvoir.
Un morceau avait suffit à me remplir de vie. Dorénavant sans regrets, je me dirigeais d'un pas groggy d'émotions vers une rangée de sièges défoncés sur laquelle des gens l'étant tout autant trouvaient le salut d'un repos mérité. Seul, apaisé et inconfortablement assis sur un osier vieillot, je me laissais une fois pour toute et de tout mon cœur envahir par l'atmosphère. Ambiance psychédélique où musique répétitive et libertés individuelles ne forment qu'un seul et même pacte et dans lequel Acid Eiffel n'en est que l’ixième digne manifeste.

Laurent Garnier - Acid Eiffel

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