lundi 14 juillet 2014

Wax Digger Reviews Selecta #01 ~ Lạc Long Quân


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Wax Digger Reviews Selecta : Lạc Long Quân

Évaporons nous le temps d'une heure dans un monde qui n'existe plus. À la fin des années soixante et d'une Amérique indécise quant à son futur. Parlons sans a priori du Vietnam et d'une de ses plaies les plus douloureuses. Je ne connais que peu de choses sur ce pays légendaire et pourtant il a su m'accompagner durant toute ma vie. Comme si les senteurs subtilement anisées du phở étaient imprégnées inexplicablement dans mon esprit depuis mon enfance. Trêve de bavardage, il est temps de se laisser absorber par les mélodies des sixties et par la narration d'un grand moment d'histoire.



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Mon général, quelle cuisson votre hamburger? Saignant...


 10 Mai 1969, au pied d'une colline couverte d'une jungle épaisse, limitrophe de la frontière laotienne, un état major américain confiant en sa puissance de feu sans égale prépare ses troupes à l'assaut de son sommet. Une affaire de quelques jours ayant pour avantage de ne comporter que peu de risques, pense-t-on en haut lieu. Sur le papier sans doute. Dans les faits pourtant, cette bataille subsistera dans les mémoires militaires et traumatisera une opinion américaine au travers de reporters de guerre catastrophés devant l'ampleur des dégâts. L'infanterie s'emparera de l'objectif en dix jours, grandement aidée dans sa quête par l'abandon pur et simple de la position par l'adversaire lors de la dernière nuit. Seulement dix diront certains, oui, mais à quel prix ?
Les drus combats n'auront laissé que peu de répit aux forces engagées. Sous des pluies torrentielles démoralisant le plus dur des hommes, masquant un champ de vision déjà perfectible dans une situation de stress, et, sur un sol instable car enduit d'une boue visqueuse, 56 GI perdront la vie; presque 400 seront blessés, tandis qu'une trentaine de sud vietnamiens alourdiront encore un peu plus la liste macabre des pertes alliées. Pour autant, ceux qui comptabiliseront le plus de morts seront dans le camp d'en face avec pas moins de 600 nord vietnamiens tués pour seulement trois prisonniers capturés.
Quand on sait que rien que pour cette escarmouche ce n'est pas moins de 450 tonnes de bombes en tous genres ainsi que 69 tonnes de napalm qui furent déversés sur cette misérable colline on comprend avec aisance le faible taux de prisonniers mais, surtout, pourquoi les médias outre-atlantique ont surnommé ce désastre civilisationnel la " bataille de Hamburger Hill ".
Ne faisons pas nos Miss France faussement, ou volontairement, naïves voire idiotes. La guerre est ce qu'elle est, avec son lot de désolations et de sang versé souvent dans une absence totale de logique, mais ce qui choqua réellement la populace devant l'écran de télé c'est qu'à peine un mois plus tard un général abandonnait cette crête si chère en vies humaines sans qu'une hiérarchie complaisante ne trouve rien à y redire. On peut légitimement se demander à quoi tous ces sacrifices ont bien pu servir. La réponse aussi absurde qu’amère on la devine, évidemment à rien. Et dorénavant ce n'étaient plus les soldats américains qui allaient se faire des illusions sur la valeur d'une vie si loin de la mère patrie.

 Envoyés sur la terre d'Asie de gré ou de force, la plupart de ces jeunes gens, dont une bonne majorité issue des communautés afro-américaines et d’Amérique latine, n'étaient bien entendu pas préparés à ce qui allait suivre une fois que leurs carcasses fouleraient le sol du pays des songes où, en ce temps là, le cauchemar n'était jamais loin, planant sur la cime des arbres millénaires.
Il serait profondément cliché de laisser entendre que tous venaient d'une Amérique profonde, puisque tous les états sans exception ont envoyé des milliers d'hommes au front, mais venir du fin fond du Wyoming, de l'Arkansas, ou du Dakota et débarquer dans la chaleur moite et suffocante du Vietnam a dû être un électrochoc autant thermique que culturel. Quand ils se trouvaient à l'abri dans les bases arrières du sud la vie poursuivait son cour, encore que, c'était sans compter les insupportables nuits d'insomnies puisque s'assoupir c'était entrevoir les indélébiles traumatismes des dernières batailles.
Question divertissement il ne fallait pas trop espérer, bien que quelques shows de vedettes conservatrices de l'époque furent organisés mais le salut salvateur se trouvait auprès de canettes de bières trouvées ici ou là et dégustées avec délectation en présence de ses compagnons d'infortune. Plus facilement trouvable la marijuana était un tout aussi bon passe-temps soignant en sus les blessures morales et soulageant quelque peu un corps meurtri par les nombreuses sorties dans la jungle. Mais l’héroïne, quasi pure là où à cette époque elle ne l'était qu'à hauteur de 2% sur le sol américain, n'avait pas son pareil. Comptant des centaines de milliers d'adeptes dans les rangs US et provoquant parfois des folies passagères en plein combat. Lors de ces scènes surréalistes il n'était pas rare d'apercevoir certains soldats complètement défoncés debout, l'air zombifié, n'ayant même plus de casque alors que les balles ennemies sifflaient autour d'eux.

 L'heure tant attendue d'une permission devait être source de bénédiction. Pouvoir enfin se détendre sous la protection assagissante d'une musique venue du tréfonds de l’âme. Telle une volute de fumée s'éclaboussant dans l'air, les rythmiques psychédéliques des Jefferson Airplane ou des Creedence Clearwater Revival servaient à n'en pas douter a minima de baume. Bien d'autres douceurs auditives pouvaient se faire entendre suivant les groupes de militaires. Il y avait ceux ne jurant que par les artistes de la Motown ou de Stax Records et d'autres empreints à la plénitude légère et à tendance hallucinatoire propre à la musique latino des années soixante comme savait faire le grand Santana, celui des débuts nous serons tous d'accord du moins je l'espère.
À propos de musique latine je me dois de vous encourager à prêter une oreille attentive à  la percussionniste de talent Sheila E qui non seulement s'est payée le luxe d'inspirer Prince - celui de la belle époque là aussi - mais aussi de jouer avec Herbie Hancock pour ne citer que lui. Nous passerons sous silence sa carrière de chanteuse solo indigne d’intérêt. Enfin bref, ne nous éparpillons pas, revenons à ce qui nous intéresse, tout était bon, donc, afin de passer un agréable moment sous l’œil approbateur de chefs conciliants quant à la bonne santé morale des boys. Un soldat qui oublie son calvaire est un soldat qui retourne facilement au combat.

 La perdition dans la drogue mêlée de franches rigolades à coup de tapes viriles dans le dos ne suffisent pour autant pas à effacer une inconcevable réalité qui revient chaque nuit, à chaque pause. Même quand le lion est mort on éprouve encore de la peur en voyant sa crinière dit un proverbe africain. Les sorties à n'importe quelle heure du jour et de la nuit dans une jungle éparse avec des packages d'une quarantaine de kilos sur le dos et dont les armatures en fer trouent littéralement une peau déjà fragilisée. La fatigue, la soif, la faune qui, elle, n'a cure des conflits humains, s'offrant même le privilège d'accabler des bataillons entiers avec ses milliers de serpents venimeux, ses fourmis carnassières, ses moustiques dévoreurs de chair accompagnés des millions d'insectes rampants ou volants, ses arachnides velues aussi grosses qu'une main dont on ne veut imaginer la douleur lorsqu'elles plantent leurs crochets mortels. Toutes ces créatures grouillant selon leur bon vouloir dans cet enfer vert.
S'il n'y avait que cela.
Le plus dangereux des prédateurs, je ne l'apprends à personne, n'est autre que l'homme, d'où qu'il vienne, alors c'était sans compter les centaines de pièges imperceptibles car ingénieux, à base de bambous affûtés comme des poignards n’occasionnant que des blessures dans la plupart des cas mais une plaie dans ce milieux humide et la mort n'est jamais loin.
Il n'est pas tellement ici question de prendre en pitié un soldat mais d'imaginer sa solitude lorsque vient son tour de garde quand l'escouade s'endort. L'imaginer entrevoir sous les arbres le ciel étoilé, que l'on veut bien croire somptueux, du pays du Dragon. Son laisser-aller à de vagues pensées positives envers des proches restés au pays ou une petite amie tant aimée. Son regard concentré sur une lune elle aussi meurtrie d'obus stellaires, puis, revenir en un éclair à la réalité quand le moindre bruit un brin suspect se fait entendre, ou, quand il aperçoit une ombre un peu plus mouvante que les autres. Toutes les ombres doivent se montrer menaçantes en cet instant pour un esprit déjà mis à mal par la cruauté humaine. La folie s'empare alors des rangs, la lassitude gagne au fur et à mesure que les sangsues rongent les corps à chaque point d'eau traversé, apportant elles aussi leur lot de maladies diverses et variées. Quand tout semble serein, rien ne l'est vraiment, un simple ours en peluche ou une boîte en fer forgé abandonnée ostensiblement au milieu d'un camp improvisé par l'ennemi peut exploser quand on les manipule arrachant instantanément les membres. Oh bien sûr les américains n'étaient pas totalement démunis face à une malicieuse fourberie. Ils avaient leurs fabuleux outils de dévastation, les fameux M-16 à la main, voulu pour être représentatif d'une supposée supériorité technologique. Mais peu importe votre puissance de feu quand vous devez lutter contre une nature inhospitalière et un opposant en grande partie invisible...


Bataillon d'hélicoptere Huey vietnam war guerre viet nam art sound us army
Soldats américains survolés par un bataillon d’hélicoptères Huey.

 

Quand on partait de bon matin, quand on partait sur les chemins... à bicyclette


 Les nord-vietnamiens - préférons, ici, pour cette première selecta, ce terme plutôt que le péjoratif  et propagandiste vietcong ou autrement dit "viet rouge" inventé par les américains pour alimenter la haine anti communiste très en vogue sur la terre natale des Indiens, rouge eux aussi - emmenés par le leader à barbichette Ho Chi Minh, étaient donc sur leur terrain, connaissant par cœur la loi d'une jungle impitoyable et comme déjà dit devenus experts en pièges redoutables. En témoignent ces larges fosses dissimulées par des feuillages et remplies d'excréments afin de favoriser la gangrène. Combattants valeureux, ils étaient de toutes les persécutions, de tous temps, de toutes heures jusqu'à faire vaciller une armée dont le monde, que dis-je l'univers entier, pensait jusqu'alors imbattable avant de percevoir non sans un frisson d’inquiétude pour les uns et d'esprit de revanche pour les autres qu'elle n'était qu'un colosse aux pieds d'argile, peu adroite sur un terrain dont elle ne maîtrise pas toutes les subtilités.

 Les conditions de vie pour eux étaient pourtant toutes aussi épouvantables mais des années de guerre pour l'indépendance avaient aguerri ces soldats aux combats âpres en milieu végétal dense. La défaite humiliante des Français quelques années plus tôt leur avait apporté la conviction profonde qu'ils pouvaient résister à tout et à tous tant qu'ils ne dépassaient pas les limites peu aisées d'un schéma d'une guérilla et non d'une guerre des plus conventionnelles.
Le harcèlement continue, les prises à revers, leur qualité d'encerclement et par-dessus tout cette incroyable capacité à se mouvoir discrètement dans la flore avaient ébranlé émotionnellement les soldats de l'armée française. Beaucoup d’entre eux à leur retour en France ne s'en remirent jamais vraiment. Laissant place quelquefois à une haine rancunière déplacée mais à tort ou à raison explicable, ou bien, à une folie douce ou intense faisant parfois même regretter à quelques-uns de ceux-là de ne pas être morts comme leurs 2 293 frères d'armes tombés lors de la boucherie évitable de Điện Biên Phủ. Un énième sale coup d'un état major bien planqué derrière un bureau de bois noble orné de feuilles d'or. Bien loin du théâtre d'opération, passant un temps fou tels des stratèges de quincaillerie à planifier des affrontements en ayant toujours la vieille rengaine en tête : la vie d'un homme ne vaut rien tant qu'il crève si possible en silence pour les idéaux de son drapeau.

 Des milliers d'hommes disponibles et surmotivés grâce à la propagande bien huilée de l'oncle Minh et de ses sbires. Bien que dans notre imaginaire illusoire à forte tendance subjective on pense volontiers que ces tirailleurs étaient faiblement armés, en réalité les soviétiques alliés du nord assuraient sans discontinuité le ravitaillement. Les nord-vietnamiens fredonnant des ritournelles de ca trù , une poésie chantée traditionnelle du nord, pour se donner le courage de pousser sur des kilomètres des bicyclettes utilisées comme des mules. Ils ramenaient tout cet équipement providentiel par petits convois pédestres dans les différents camps du Mặt trận Giải phóng miền Nam éparpillés un peu partout sur le territoire. Prêts à tout, ou sans nul doute poussé à le faire, ils se frayaient un chemin au milieu des montagnes, au centre d'un vide civilisationnel, afin d'éviter des routes bien trop voyantes. On imagine à peine le calvaire enduré.
Contrairement aux Yankees qui étaient bien trop chargés, l'armée du nord avait compris qu'il ne sert à rien dans ces lieux immémoriaux d'être tapissé de munitions si l'on perd en agilité. Plusieurs petites factions d'une dizaine d'hommes parfaitement dispersés feront bien plus de dégâts qu'un régiment cloué sur place. L'Amérique l'apprendra à ses dépends, encore plus quand elle découvrira ces galeries creusées à même la terre. Longues de plusieurs dizaines voire plusieurs centaines de kilomètres, elles protégeaient un minimum les troupes du nord des bombardements ininterrompus et autres fourberies des USA. Parmi elles on peut citer l'agent orange; un défoliant que n'aurait certainement pas désavoué l'industriel Mosanto. Particulièrement efficace il ravage en quelques jours des milliers d'hectares de forêt. Seule tactique trouvée par les généraux désabusés pour en finir une fois pour toute avec cette terrible jungle. Bien évidemment aucun d'entre eux dans leur grande magnificence ne se montrera soucieux des déprédations occasionnées sur les animaux domestiques ni sur les hommes quels qu'ils soient. Encore aujourd'hui.
Ces souterrains à peine aussi larges qu'un homme d'une corpulence mince, il fallait bien les explorer. Alors on envoyait des tunnel rat comme certains se plairont à les appeler, ou autrement dit, un troufion qui rampe sans savoir ce qu'il y trouvera au bout, s'il l'atteint. Un flingue dans une main, une torche dans l'autre et advienne que pourra pour ce malheureux qui n'a de volontaire qu'une désignation arbitraire d'un supérieur bien trop conscient du danger encouru pour y aller lui-même.

 Ce qui frappe avec le recul quand on visionne des reportages ou films pas toujours impartiaux, c'est à quel point ces hommes et femmes du nord Vietnam n'avaient, en apparence tout du moins, peurs de rien. Prêts à tous les sacrifices pour chasser selon eux un envahisseur en ne laissant rien passer, la kalachnikov en bandoulière et hissant jusqu'au firmament le courage téméraire de ceux qui ne remettent jamais en question leur croyance, bonne ou mauvaise, peu importe. Ils iront même jusqu'à entreprendre une grande offensive lors de la fête nationale du Tết (nouvel an vietnamien) et prendront de court une armée américaine et sud-vietnamienne qui pensait naïvement qu'une trêve serait instaurée de fait. L'assaut d'une centaine de villes sur tout le pays en une journée n'a duré que peu de temps puisqu'au prix d'affrontements violents, urbains ce coup-ci, les GI avaient fini tant bien que mal par reprendre un contrôle précaire au beau milieu d'une population apeurée. Seulement, le but affiché ce jour-là, n'était pas tant de vaincre la moindre présence ennemie, malgré les troupes engagées, que de marquer au fer rouge les esprits : nous sommes partout, nous attaquons quand nous le voulons et nous allons vous en faire chier comme personne auparavant.


Enfant victime de l'agent orange children war vietnam orange art of sound
L'agent orange dans ses oeuvres

 

C'était pas ma guerre...

 

 C'est foncièrement lié à notre espèce, nous avons tous la faculté apaisante de l'omettre quand on parle d'un conflit militaire mais les premières victimes des atrocités cautionnées par tous les gouvernements de la planète sont toujours à imputer au peuple. Celui du Vietnam s'est trouvé rapidement pris en tenaille, entre deux feux.
Dans les premiers mois de la guerre, des milliers de personnes ont fui du nord au sud, ne souhaitant pas d'un impérialisme communiste instauré de force. Mais la guerre n'a que faire des revendications politiques ou sociétales, elle propage sans faillir son lot de souffrances et d'injustices dans chaque village, chaque ville, jusqu’à atteindre de manière brutale et profonde les cœurs les plus purs.
Le sud subissait dans le même temps la corruption perpétuelle de différents ministres en place. Privant encore un peu plus les habitant les moins aisés de matières premières. Les bombardements américains - comme de nos jours malgré une technologie que l'on nous jure de pointe - se tourmenteront peu des dommages collatéraux, touchant au hasard ennemis ou amis avec comme excuses convenues les erreurs de navigation. Demandez donc au vieux pont de Saigon ce qu'il en pense.
Déjà mis à rude épreuve par le colonialisme français, chaque foyer subissait encore une fois une guerre qui n'était pas nécessairement la sienne dans ses idéaux. Fuir ? il n'était plus question de fuir au bout de quelques mois. Une route sans danger pouvait sans crier gare se transformer en un gigantesque mouroir à forte odeur de napalm. Le napalm... si on peut toujours débattre de l'inhumanité d'une arme, en voilà une qui aurait dû être impérativement bannie des conventions de guerre tant elle semble être sortie de l'imagination primitive d'un diable crapuleux. Décollant la peau en lambeaux de celui qui croise son chemin, les entrailles à vif sur un sol carbonisé. S'il n'a bien sûr pas eu le délicieux bonheur d'être tué sur le coup, il agonisera dans un supplice que personne ne souhaitera imaginer de peur d'en avoir l'estomac retourné ou simplement d'être éloigné d'une odieuse réalité. Une invention détestable donc, tout comme ces bombes à fragmentation utilisées pour la première fois lors de cette guerre et qui rebondissent suivant une trajectoire stochastique. Certaines toucheront la cible quand d'autres finiront cette folle escapade dans le champs d'un paysan sans doute bien trop vieux pour ces conneries et qui finira par exploser littéralement. Ne vous en faites pas mon colonel, nous soutiendrons devant la commission, si commission il y a, qu'il s'agissait d'un suspect communiste.

 Je ne suis pas un expert militaire. Je n'ai jamais eu la finesse intellectuelle de lire ce bon vieux maître Sun mais partir à la guerre c'est soutenir l'espoir d'une victoire il me semble. Qui a gagné celle-ci ?
Les américains sont retournés chez eux la tête basse, le gouvernement délaissant ses milliers de vétérans vaincus et psychologiquement détruits. Seuls, hantés lors de très longues insomnies par des images abjectes qu'ils ont eux-mêmes perpétrées ou non. Bouffés de l’intérieur par des tonnes de produits chimiques. Devenus pour beaucoup alcooliques ou drogués ou les deux avec toutes les difficultés, familiales, sociales qui en découlent.
Le nord-Vietnam lui, n'a pas réellement su profiter de son succès pourtant retentissant. Le monde ne récoltera qu'une guerre de plus dans un futur proche, très froide celle-ci.
La population dans sa globalité paiera un lourd tribu de violences, de morts, de viols, de meurtres, de confiscation de biens, commis aussi bien par les prétendus défenseurs de la liberté et de la morale que par leurs propres compatriotes du nord ou du sud. Si le traumatisme est moins quantifiable qu'un nombre de croix blanches alignées avec une précision hautement chirurgicale - cette fois - dans un cimetière militaire il est bien plus fort et pugnace. Le peuple du pays de Jade, n'oubliera sans doute jamais les exactions commises. Ni les harmonieuses bourgades où il fut autrefois bon vivre, réduites en cendre par une puissante armée à bout de nerfs, dépassant largement et de nombreuses fois la ligne rouge. Les centaines, ou bien plus, de soi-disant suspects forcés au silence d'une balle dans la tête avec comme unique prétexte que rien ne différencie un habitant du nord et du sud. Les dénonciations abusives d'un voisin jaloux d'un riverain, quelles qu'en soient les raisons. Les charniers découverts après la guerre d'hommes, de femmes, d'enfants n'adhérant pas au diktat communiste ou remettant en cause le pouvoir d'un Ho Chi Min conquérant.

 Encore et toujours les mêmes vices, les mêmes erreurs, la même partition d'une sérénade réchauffée sortie de cerveaux malades de vanité, d'aigreurs indigestes et d'une soif de conquête démesurée. Rien n'excuse tout cela, sauf peut-être une prédisposition suicidaire de l'homme à s'autodétruire au lieu d'appliquer la notion pourtant évidente d'un savoir-vivre ensemble. Seulement, allez dire cela à une famille dont le proche manque à l'appel. Pourtant, oui pourtant, beaucoup ont réussi à fuir une patrie devenue un vaste champ de bataille pour généraux en manque de reconnaissance. On s'en doute, la fuite avec perspective de se retrouver en France ou ailleurs a dû être aussi bien un déchirement affectif qu'un déracinement culturel.
Partir ou mourir, faire ses bagages avec pour maigre choix de devenir traiteur pour occidentaux incapables pour beaucoup de différencier un Vietnamien d'un Coréen, par manque de savoir ou par bêtise. Dans toute sa mansuétude, lui ne voulant qu'une vie meilleure n'en fera pas un drame, après tout l'inculture vaut mieux que les bombes même si peu de choses remplacent une existence paisible sur sa terre natale.


Manifestions contre la guerre du Vietnam protest war viet nam 1968 art sound
Manifestion américaine contre la guerre du Vietnam


 Let's The Sunshine In.


 Ne faisons pas preuve de malhonnêteté en omettant volontairement la frange importante de la population américaine, surtout sa jeunesse, qui était en ces fins d'années soixante contre cette guerre. Les manifestations véhémentes, les prises de conscience et de positions ont tenu un grand rôle dans ce conflit. Oh, sans doute, non sans une pointe d'égoïsme ne nous voilons pas la face. Ils devaient être peu, lors des nombreux rassemblements de plusieurs dizaines de milliers de personnes à Washington, ou ailleurs, à se soucier dans une réelle empathie du sort peu enviable des vietnamiens. Mais après tout, envoyer un proche en enfer était une raison toute aussi valable pour protester dans une fougue inébranlable, annonciatrice d'une proche évolution des mœurs à grande échelle. Cette schizophrénie sociétale où d'un côté règne une pensée relativement patriote, l'engagement dans un combat lointain et de l'autre une jeunesse encline à changer le monde est parfaitement retranscrite dans l'adaptation cinématographique de la comédie musicale Hair. Claude, un jeune homme propret, décide d'incorporer l'armée à New York. Sur son chemin il croise un groupe de hippies qui lui feront voir le monde d'une autre manière, pas toujours heureuse mais plus apte à l'authenticité, jusqu'à ce que... non je ne vous dis rien et vous laisse apprécier l’œuvre de Miloš Forman .
Éloignés de quatorze mille kilomètres, deux peuples s'uniront sans forcément s'en rendre compte. Deux nations que tout ou presque oppose, tourmentées par des préoccupations différentes mais fédérées autour d'une même cause. C'est aussi ça le genre humain.

 La guerre du Vietnam m'a longtemps fasciné. Sans doute l'image antédiluvienne d'un grand père revenu d'Indochine, muni pourtant d'un calme olympien mais dévasté en un éclair à la simple vue d'un grain de riz. Rien que la prononciation de ce mot par inadvertance suffisait à le faire entrer dans une colère noire, alternant pleurs incontrôlés et crises de violence démesurées. Autant dire que cet aliment de base en Asie était proscrit de toute existence sous sa chaumière. Mais il n y a pas que cela, les valeurs universelles du bien et du mal qui s'affrontent dans une lutte intestine est un thème usé jusqu'à la corde mais qui fonctionnera toujours dans nos esprit manichéens, Tolstoï dans toute sa splendeur. Deux visions d'un monde déstructuré où le prosélytisme des beaux discours bourrés de bonnes intentions dissimulent non sans mal les mêmes mensonges. Bobards pour le moins utiles afin de servir les ambitions nauséabondes des gouvernements exploitant depuis le crépuscule des temps le peuple comme pion.

 L'autre point que je me dois de confesser, non sans embarras toutefois, à propos de cette fascination, concerne mon attirance envers l’esthétique de cette guerre que je trouve captivante. Un hélicoptère Huey a sacrée allure tant, bien sûr, qu'il ne nous survole pas avec ses M60 chargées. L'amas de tôle qu'est le Patrol boat dispose d'un design tout aussi réussi. Surtout lorsqu'il est habilement mis en scène, naviguant sur le fleuve Mekong et baigné dans le rouge orangé d'un coucher de soleil. Le vert olive d'un uniforme américain tarabiscoté mis en opposition avec les tenues d'une sobre noirceur des nord-vietnamiens. Le visage fermé mais solaire d'une vietnamienne,  affublée de son chapeau conique baptisé Nón lá, marchant dans une rizière dont on ignore trop souvent la dangerosité mortelle.
Tout cela et bien plus encore, le cinéma nous l'a vendu des centaines de fois. Il suffit de regarder avec attention des longs métrages souvent splendides et assez fidèles à la sordide réalité - Platoon ou Full Metal Jacket en tête - pour être subjugué par cet esthétisme. Paradoxe étrange entre beauté et boucherie sous le culte de l’ère du Verseau.

 Pour conclure et puisque nous sommes sur un blog qui traite avant tout de ce sujet, la guerre du Vietnam est à mon sens indissociable de la musique. Produite par une contre-culture naissante mais créatrice à l’extrême, soucieuse de vouloir repousser les limites. Qu'elle provienne de la terre sainte flower power le quartier d'Haight-Asbury avec ses maisons victoriennes bigarrées à San Francisco, des rouges bâtiments décrépis d'Harlem ou bien même d'un garage adossé à une maison de banlieue élégante comme il en existe tant là-bas. Et la liste est loin d'être exhaustive car je ne parlerai pas de tous les expatriés qui ont pu atterrir en Angleterre et participer à l'élégance d'un Swinging London en plein Carnaby Street à Londres. L'art issu des années soixante, quel qu’il soit, compte parmi les plus influents et continue d'être une source d'inspiration intarissable pour les postérités futures. L'Amérique de cette période s'est cassé la gueule lentement mais indéfiniment la statue symbole des libertés individuelles s'est affaissée à un point tel que ce sont les requins de tous bords qui lui tournent autour. Un échec cuisant, impensable à la sortie de la seconde guerre où l'on se frottait les mains devant cette prospérité due aux guerres que l'on gagne.
L'odeur de la défaite, pire, de la violence de ceux qui n'ont plus d'espoir dans les grandes rues des mégalopoles allait cependant créer une nouvelle génération bien plus émotionnelle. C'est un don, et une malédiction, des milliers de jeunes élevés par des parents étranges voire socialement inadaptés développèrent une sensibilité artistique sans égale. Un goût béni et passionnel pour l'écriture, la musique, le cinéma, la peinture, comme touché par une grâce immaculée à la fois merveilleuse de création mais intensément cruelle.
Cette époque des sixties est à la fois l’apogée d'une croyance profondément humaniste prônée par les hippies de la première heure et le chant d'un cygne immoral entraînant la perdition quasi-immédiate de ces idéaux. Un trip de LSD sympathique durant quelques heures mais qui, il fallait s'en douter, ne peut pas durer éternellement en somme.

 Notre histoire, à nous humains, n'est qu'une histoire de cycles elliptiques. Nous tournons en rond, tête baissée, en prenant bien soin de ne rien retenir des erreurs du passé afin d'avoir la conscience tranquille pour tout recommencer. Malheureusement pour lui, le pays en forme d'un S impeccable ne fera pas figure d'exception. Sauf qu'à la différence des guerres qui suivront, il ne manquait finalement à celle-ci que l’usurpateur philosophe, BHL, posant fièrement devant deux cadavres lui permettant de justifier sa propre existence. Oui, il ne manquait que ce monsieur - plus prompt à se servir de sa fortune colossale, mais personnelle, pour gagner sa place au panthéon des grands hommes sans en avoir acquit l'humilité préalable - pour clore ce tableau nettement plus absurde qu'un tableau dadaïste.
Tout ceci n'était que le long récit sans parti pris d'une énième dualité proposée par une civilisation hésitant depuis sa création entre cheveux longs ornés de fleurs et crânes rasés sous des casques et dont la seule fantaisie se cantonne à un camouflage bien incapable de parer des balles de plus en plus meurtrières. L'énième blessure purulente d'une humanité qui n'aura que rarement mérité son nom.

5 commentaires:

  1. Superbe narration, pas une ligne d ennuie cet article est vraiment abouti, le petit plus tres tres appreciable, la selecta, ce fut un bonheur de lire en immersion musicale totale, marqueur d une epoque sombrement solaire plutot bien raconté ici. Continuez c est un plaisir de vous lire.

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  2. Très bel article, complet et la musique est top, bravo.

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  3. Je découvre votre blog et j'apprecie vos selecta.

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  4. Très sympa, et les autres sont cool aussi.

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