vendredi 30 mai 2014

Chronique : The Shaggs ~ Philosophy Of The World (1969)


Wax Digger Reviews, Album, Disque, Vinyle, Vinyl, picture, Pochette photo, pics, Cover, instagram, image
Red Rooster

Playlist : 1- Philosophy Of The World / 2- That Litlle Sports Car / 3- Who Are Parents? / 4- My Pal Foot Foot / 5- My Companion / 6- I'm So Happy When Your're Near / 7- Things I Wonder / 8- Sweet Thing / 9- It's Halloween / 10- Why Do I Feel? / 11- What Should I Do? / 12- We Have A Savior

 Il y a fort à parier que le nom de The Shaggs, ce groupe de filles issues du New Hampshire, ne vous dit absolument rien. Pourtant leur seul et unique album, Philosophy Of The World sorti en 1969, mérite que l'on s'y attarde tant il est stupéfiant à tous point de vue. 

 La délirante histoire des Shaggs débute quand la mère Wiggin prédit à son jeune fils qu'il se marierait avec une femme blonde, qu'il aurait deux garçons après la mort de son épouse et que ses filles formeraient un groupe de musique. 
Devenu adulte, les deux premières prédictions se révélèrent exactes. Austin alors persuadé du pouvoir de chiromancie de sa chère maman, força ses filles à embrasser une carrière d'artiste dont elles ne voulaient de toute évidence pas. 
Jusqu'au-boutiste dans sa lubie, il n'hésite pas à les retirer de l'école et obligera même les sœurs à se produire tous les samedis soir à la salle des fêtes de Fremont. Dorothy Wiggin déclara plus tard "Il aimait la discipline. Il était têtu et pouvait se montrer capricieux. Il a dirigé et nous avons obéi. Ou fait de notre mieux.

Faire de leur mieux ? On se permettra d'en douter puisqu'il ne faut que dix secondes pour prendre conscience de l'inconcevable réalité auditive émanant nonchalamment de ce disque. Passé l'étonnement, où l'on en vient à se demander si ce qu'on entend n'est pas la déliquescence œuvre du malin, on se laisse prendre au jeu des mélodies décharnées de toute cohésion humaine de The ShaggsUne magie infantile et destructrice prend possession de notre esprit que l'on imaginait pourtant cartésien. 
Sous l'impulsion de chaque fausse note, notre visage ne tarde plus à se distendre jusqu'à ressembler à une faiblarde mais néanmoins fidèle caricature du cri de Munch. La nuque à présent raidie, l’effroi des premiers instants laisse place à un sourire béat de bêtise lorsque agit cet étrange envoûtement sur nos capacités mentales. 
Le point de non retour atteint, arrive un inexplicable retour en enfance. Celui que l'on a tous connu, rappelez-vous. Oui, rappelez-vous du moment où vous teniez entre vos mains peu agiles une guitare désaccordée subissant sans aucune résistance de sa part vos assauts vifs et répétés. Elle, dans d'atroces accords, vous suppliait d’arrêter mais ingrat et peu affable vous en aviez tout simplement rien à foutre. 
Perdu d'avance avec ces souvenirs revenus à nous comme un boomerang, on cède à l'irrésistible envie de rejoindre ce capharnaüm neutralisant la moindre parcelle de musicalité, en tout cas, telle que nous l'imaginons habituellement dans toute sa complexité. Noyé sous des signaux sonores qui nous indiquent toutefois le contraire, on ne peut s’empêcher de se dire que ce disque est à ce point abominable qu'il en devient éminemment ravissant. 



The Shaggs dorothy helen betty rachel wiggin indie pop rock punk nihiliste art sound groupe
The Shaggs


 À l'insu de son plein gré, il déstructure l'art avec un tel niveau d'application qu'il en devient difficile à toute personne saine d'esprit de prétendre à littéralement le reproduire. 
Rares sont les disques pouvant se vanter d'être aussi bien nommés, car Philosophy Of The World introduit malgré lui une nouvelle façon de concevoir, une nouvelle vision des choses. Il inspire une telle compassion digne des cosettes et des oranges à noël qu'il en devient attachant non pas dans son misérabilisme artistique, certes réel, mais dans le courage qu'avaient ces jeune filles pour produire un tel album. 
L'intense et pure innocence des harmonies transperce le cœur tandis que dans le même temps un désordre dissonant agresse un conduit auditif saigné à blanc. De la naissance des deux naîtra une beauté indescriptible analogue à une rose bien portante au beau milieu d'un charnier humain et dont le rouge, éclatant, demeurerait la seule couleur autre qu'un gris post-apocalyptique.
Sans avoir à se creuser une tête devenue vide à l'écoute des morceaux, on qualifiera la musique des Shaggs comme un imbroglio pop-rock à forte teneur nihiliste. Le punk et autres mouvements prônant le minimalisme radical peuvent bien s'agenouiller respectueusement devant les déesses du néant absolu.

Pour la petite histoire, 1000 copies seront mises sous presse avant qu'un homme n'en vole pour une raison qui m'échappe 900 d'entre elles, ainsi, qu'avec l'argent dûment versé pour la production. On le sait tous, un malheur n'arrive jamais seul et les 100 exemplaires restant, distribués aux radios locale du coin, n'attireront aucunement l'attention. 
Ce qui aurait du se terminer ainsi prend une tournure improbable quand lors d'une émission télé Franck Zappa mentionnera son amour imperturbable pour ce disque. Plus tard, il n'hésitera pas à affirmer dans un élan de provocation que les sœurs Wiggin sonnaient mieux que les Beatles.  
Par la suite, Philosophy Of The World renaît d'entre les morts en étant réédité sur Red Rooster Records, un sombre label dans les années 80. Ce n'est pas tout, puisque le véritable revival du groupe se produira une décennie plus tard avec l’avènement d'une nouvelle contre culture provenant des bas fonds de l'état de Washington. À n'en pas douter, la découverte de ce disque par ces musiciens aux cheveux gras a dû être une folle et bénéfique source d'inspiration. Tout comme ce fut sans doute le cas en 1969 pour les quelques rares possesseurs de ce vinyle, qui, on l'imagine, le buvard sous la langue, s’ouvrèrent à la perception du monde surréaliste des Shaggs.

Atypique, Philosophy Of The World ne ressemble à rien de ce que vous avez pu entendre au cours de votre existence. Même le tintamarre pourtant désagréable au plus haut point de votre gosse et de son tambour playskool sera moins dérangeant que la musique des sœurs WigginC'est certain, aucun autre album ne sonne comme celui-ci. Pourtant nauséeux aux premiers abords, l'art des Shaggs dégage une émotion rare et vitale. 


The Shaggs - My Pall Foot Foot

1 commentaire: