samedi 5 avril 2014

Youri Lenquette, Kurt Cobain et moi.



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Kurt Cobain et Youri Lenquette

La vie n'a comme unique but que d'être surprenante.

  On se réveille un matin avec la futile, mais fortement imprégnée, envie de raconter une anecdote qui on le sait n’intéressera pas grand monde. Une histoire d'un moment de vie qui ne nous appartient pas mais qui traine, là, dans notre tête, depuis un paquet d'années, nous marquant durablement sans savoir pourquoi. On se met à y penser, puis à y repenser, le cerveau se met en branle, des phrases encore décharnées de véritables structures apparaissent puis se dégrafent et enfin l'envie devient trop forte. On se pose devant le fidèle clavier aux lettres estompées, avant de commencer son récit on pratique le sempiternel tour du web. D'un regard froid et cynique on contemple les dernières nouvelles d'un monde qui se meurt et là on assiste à la vision de l'inattendu : des tas de blogs plus ou moins douteux, des sites plus ou moins culturels mentionnent le sujet de votre envie.
Perplexe, quelque peu vexé de perdre la primeur de notre chronique, on arrive à se dire légèrement abattu qu'il n'y a pas de hasard. Le destin, ou appelez ce phénomène comme vous le voudrez puisque le nom n'a aucune réelle importance, en avait décidé autrement. Arrive l'heure d'un choix amer : poursuivre notre envie quitte à faire comme tous les autres ou l'oublier en se consacrant à autre chose.

Bien que beaucoup d'entre nous s’efforcent de prédire un avenir bancal, avec plus ou moins de s-u-c-k-s-e-g-g-s comme l'écrivait l'autre, personne n'aurait pu imaginer que Youri Lenquette deviendrait l’ultime photographe de Kurt Cobain un soir de 14 février 1994.
Leur relation amicale avait débuté deux ans plus tôt lorsque le journaliste fut envoyé par son magazine, Best, afin de suivre Nirvana sur les terres australiennes lors de la tournée de 92, réputée particulièrement éprouvante pour la presse musicale. Un fort lien les avait unis autour de la musique et de l'insomnie comme il en témoignera des années plus tard : " Un soir, Kurt, qui était insomniaque, est venu frapper à la porte, intrigué par la musique. On a ensuite écouté plein d’autres groupes, il adorait découvrir de nouvelles choses. Puis on a parlé de tout et de rien, de la vie en général. En seul à seul, il était très expansif, drôle et se livrait énormément ".

Dès qu'il en avait l'occasion, Kurt se rendait dans l'appartement de son ami parisien. Souvent prostré sur un canapé il passait des heures à ne rien faire; seuls quelques accords de guitare où des discussions sur le monde venaient briser un silence pensif. Ce fut le cas ce jour là, quelques heures à peine avant un concert au Zénith de Paris qualifié de grandiose ou de passable suivant le baromètre de désenchantement des spectateurs présents.
Avant qu'il ne parte remplir son obligation professionnelle sur scène, l’icône de Seattle aurait déclamé un vœu au français " ce soir on fait une session photo". Connaissant néanmoins le désintérêt, pour ne pas dire le désamour viscéral, qu’éprouvait le chanteur pour la chose, et, habitué à ses brusques changements d'humeurs, Youri n'avait pas jugé bon de prendre cette requête au sérieux.
La froide journée du 14 février égraine inexorablement ses heures et en fin de celle-ci, le plus normalement du monde, la maquilleuse et l'assistant quittent le studio photo pour rentrer chez eux, tout comme Lenquette. Plus tard dans la soirée alors qu'il vaque à ses occupations ménagères le téléphone retentit " C’était Kurt qui me prévenait qu’il arrivait. Je repars donc vers le studio, j’appelle un ami pour qu’il vienne m’aider. Dans le frigo, je n’avais même pas assez de film. Sur les photos qui sont exposées, on voit d’ailleurs qu’il y a deux pellicules différentes"

Seulement voilà, Cobain débarque le visage parsemé de plaques rouges. La séance improvisée risque de tourner au fiasco et au vu de l'entrain dont il dispose ce soir là cette éventualité est bien entendu exclue. Lui vient alors l'absurde idée d'utiliser le maquillage personnel de la copine du photographe dans le but de camoufler sa laideur momentanée. Le résultat, aussi prévisible que catastrophique, a dû déclencher l'hilarité des protagonistes présents ou peut-être qu'à l'inverse les rires ont tâché de se faire discrets pour ne pas froisser une star ressemblant en cet instant tragique à une diva ridicule. 
Les problèmes de peau finalement résolus, le shooting commence sur les coups de 23 heures et tandis que le flash crépite innocemment face aux poses délibérément choisies par la vedette blonde tout va prendre soudainement un sens. Une partie du mythe va se construire et à ce moment précis l'existence de chaque personne présente dans la pièce ne va pas tarder à basculer entraînant par effet domino la vie de millions d'autres. 

Chronique d'une mort programmée

Une journée froide, un concert banal, une série de photos légendaires. Simples clichés gravés encore aujourd'hui dans l'esprit fanatique de milliers de gens. On y voit un Cobain posant fièrement une arme à feu tenue d'une main ferme. L'histoire n'est plus à refaire, tout le monde la connaît et la question fatidique se dessine sur toutes les lèvres : fallait-il y voir un message avant-coureur ? La réponse, aussi brève que cinglante est "évidemment que non".
Quoi de plus prévisible et d'idiot qu'un musicien caressant docilement une arme sur une photo qu'elle soit destinée à une pochette d'album ou aux magazines ? Toutefois le monde dans sa faiblesse d'esprit ne retient perpétuellement que les allégories à fort potentiel médiatique. De ce fait il devient plus qu'évident que le prétendu suicide de l'artiste trois semaines plus tard allait faire de ces photos les signes prophétiques d'une mise à mort voulue et programmée. 
Certes, ce n'est un secret pour personne, Kurt souffrait d'un malaise robuste, haineux envers sa personne. Parfois ? Souvent ? Personne ne peut le dire puisque le principal intéressé n'est plus. De là à voir dans ces clichés plus qu'une énième provocation, c'est tomber dans un procédé habituel aux chaines d'infos en continu cherchant le scoop facile. 
L'humain possède de nombreuses bassesses, l'une d'elle consiste à braquer arbitrairement un projecteur sur ce qui semble le plus évident et tant pis pour l'objectivité. Alors oui, Cobain feignant de viser son visage ou l'objectif avec son 22 long rifle devient le complaisant complice en proie aux analystes de tout bord, rejetant d'un revers de main les images plus rieuses prises ce même soir. La parure du Zimbabwe portée avec une classe surjouée ne changera rien aux rumeurs, ni même la présence souriante d'un groupe au complet dont un Dave Grohl au visage juvénile arborant un bonnet floqué du logo de Sepultura.

L'heure de l'au revoir venue, les deux compagnons d'Australie se font une dernière promesse comme le confie Youri Lenquette " Il avait flashé sur mes photos du Cambodge et des temples d’Angkor. Avant de se quitter, on s’était dit qu’on irait ensemble là-bas. Le voyage était prévu pour le mois de mai ". Cobain disparait dans la nuit sans se douter qu'il ne reverra plus jamais son ami ni même Paris ou bien l'Asie. Triste fin dont nous retiendrons que le seul lien existant entre cet instantané de vie et son dernier souffle n'est autre qu'une arme pointée délibérément sur son visage d'après une version officielle contestable au plus haut point.
Kurt portait-il son horrible parka par dessus son gilet vert tellement hipster de nos jours ? Voici surement la seule question que je poserais au photographe au sujet du jour de la St Valentin 1994. Oui, peu importe après tout, lui qui avait toujours pour habitude de porter plusieurs couches de vêtements pour masquer maladroitement sa minceur devait être de toute façon bien couvert quand la porte du studio s'est claquée sur des promesses non tenues ou simplement pas tenables.



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Photos : Youri Lenquette


Nirvana plus rentable que le Christ 

Je vous l'assure, j'avais déjà une conclusion lorsque je suis arrivé face à mon écran pour écrire cette histoire. Une fin à base de bon sentiment, où un Youri avait fait le choix désintéressé de préserver les photos encore inédites d'un 14 février 1994 lui ayant changé la vie. Comme on garde un trésor, aussi précieux que personnel, bien planqué au fond d'un grenier poussiéreux.
La vie est bien cruelle car je n'ai plus d'épilogue baignant insoucieusement dans une naïve utopie dès lors qu'une exposition se déroule autour de ce thème - qui plus est quand celle-ci se nomme outrageusement Last Shooting jouant sur une ambivalence volontairement sulfureuse.
Oh, bien sur, vingt ans sont passés. Nous pouvons nous adonner à la frivolité mais au fond qu'en reste-t-il ? Kurt Cobain est mort, Frances Bean tweet sa jeunesse désabusée, Courtney Love cherche l'avion de la Malaysia Airlines, Youri Lenquette fait son expo, Dave Grohl est un artiste d'exception, Krist Novoselic se laisse pousser la barbe, Pat Smear vagabonde, quant à moi, j'écris sur la dégénérescence d'un symbole qui ne voulait pas en devenir un.

Mais peu importe, le temps est venu de sortir les fantômes du placard. Réécrivez l'histoire, toute l'histoire. Prenez soin d'annihiler la moindre trace de sincérité. Faites des films, des pubs, des expositions, des photos, des documentaires, des biographies, tout ce que vous souhaiterez sans chercher un seul instant à ce que cela soit bon ou mauvais, fidèle à la réalité ou tout simplement sincère car, le fan, loyal, sera comme toujours au rendez-vous pour tout voir, tout savoir, tout avoir.
Ne soyez pas inquiet pour les droits d'images. La chère et tendre peroxydée vous cédera tout pour peu que vous songiez au charismatique Jared Leto pour interpréter le rôle du blondinet dépressif. Ajoutez-y une Beyonce bougeant suffisamment l'arrière-train face caméra et peut-être même qu'on gagnera l'Oscar mais surtout, surtout, n'oubliez pas le chèque pour la veuve si aimante.

Après tout, il y a prescription. Les noms de Cobain et de Nirvana ont tellement été souillés que nous ne sommes plus à ça près. Ce n'est pas Max de Fun radio l'autre mini héros de mon adolescence, devenu le disc jockey du PSG, qui me soutiendra le contraire puisque le désormais ringardisé jusqu'à la moelle Smell Like Teen Spirit est diffusé lors de l'entrée des joueurs sur le terrain. De quoi se retourner dans sa tombe.
Vingt longues années, Kurt, toujours aussi maigre là où il se trouve, et Nirvana sont bel et bien morts. L'air du temps est à la diffusion de tout et n'importe quoi tant que la machine à cash épouse le sacro-saint potentiel médiatique. Sans scrupules, puisque tout est dorénavant possible, montrez nous les photographies prosaïques d'un appartement crade où vivait jadis le couple Cobain-Love. Dites-nous, vous, les pilleurs de tombes, à quel point ces deux êtres étaient malades, toxicos, pour loger dans un tel taudis et pour les plus curieux n'ayez crainte, Google - ou un autre - épanchera votre pseudo soif de trash.

Jurons-le et croisons les doigts afin de ne pas se tromper. Tous, à l'image de Youri, ne sont sans doute pas malhonnêtes dans cette envie de partage d'un passé résolu. Tous ne sont pas attirés par l'odeur d'un scandale si vieux que la pudeur n'est plus de mise. Cependant il faudra bien qu'un jour je m'y fasse, Kurt n'était pas seulement le premier héros de mon adolescence, il l'était pour des millions de gens et nous n'avons pas tous le même instinct de préservation de nos légendes fanées, devenues par la force de l'âge, des choses, du temps, de la vie qui avance, qu'une vaste blague juste bonne à afficher aux murs. La vie n'a pour unique but que d'être impitoyable.

7 commentaires:

  1. Servetheservants21 avril 2014 à 21:46

    Article intéressant, d'autant plus que Nirvana est un des premiers groupes que j'ai écouté en fin de collège, en matant la coupe du monde 1998... Année intéressante concernant plusieurs français d'entre nous..... Nirvana je l'ai toujours admiré, et je pense que les vrais fans se reconnaîtront, et ne se laisseront pas influencer par les attitudes des temps modernes et l'utilisation des talents. En ce qui concerne Youri (L'Enquete et non pas Djorkaeff), je ne me permettrai pas de juger, par ce que je n'en avais jamais entendu parler auparavant.... Ce qui compte, c'est de continuer d'écouter Nirvana, et de l'apprécier,sans pour autant s'obliger de regarder un match de PSG.

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  2. Servetheservants : C'est Lenquette.
    CircusLeavesTown : qu'as tu ressenti devant les tirages ?
    cordialement

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    1. Je n'ai pas vu l'exposition si tu fais référence à ces tirages là. Je connais les photos depuis 94 et comme je l'ai dis dans l'article je n'y voyais rien de plus qu'une provocation, surtout quand on sait que Cobain était un passionné d'armes à feux.

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  3. Comme vous ces photos m'ont marqué dans ma jeunesse.

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  4. Je ne suis pas d'accord, jsuis fan de Nirvana et toutes ces choses autour sont pour moi une bonne chose.

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  5. Je suis depuis quelque temps ton blog et je n'avais pas vu cet article ! Bravo pour la prose mais je ne suis pas fan de Grunge, pour autant je peux comprendre ce point de vue interessant.

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  6. Sympa comme histoire.

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