dimanche 2 mars 2014

Chronique : Sonic Youth ~ Dirty (1992)


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Geffen


Playlist : 1- 100% / 2- Swimsuit Issue / 3- Theresa's Sound World / 4- Drunken Butterfly / 5- Shoot / 6- Wish Fulfillment / 7- Sugar Kane / 8- Orange Rolls, Angel's Spit / 9- Youth Against Fascim / 10- Nic Fit / 11- On The Strip / 12- Chapel Hills / 13- Stalker (vinyle uniquement) / 14- JC / 15- Purr / 16- Crème Brûlée

Dirty, le neuvième album des Sonic Youth sorti en 1992, souffre d'une image de marque déshonorante, il est donc temps de le réhabiliter.

 Depuis plus de vingt ans, soit très rapidement après la sortie de Dirty, on entend ici et là que ce neuvième album serait formaté, sonnerait moins crade car mieux produit et que par conséquent il serait la moins illustre des œuvres des New-yorkais. Le coupable, pointé d'un doigt accusateur sans autre forme de procès, est vite trouvé en la personne de Butch Vig en charge de la production et coutumier de ce genre d'accusation. Il en prend donc une deuxième fois pour son grade et s'attire les foudres d'une foule à mon sens inutilement véhémente. Un deuxième Nevermind gate en somme mais où, cette fois, selon de longs pamphlets futiles, les gourous de la scène indé seraient subitement des vendus.


 Cette histoire de disque moins bon est purement grotesque, qui plus est lorsqu'on se base uniquement sur le choix de la maison de disque, ou sur une remise en cause de la direction artistique. Il suffit de reprendre la discographie complète pour se rendre compte que depuis ses débuts Sonic Youth a volontairement brouillé les pistes, s'aventurant perpétuellement au-delà des conventions tout en prenant soin d'être ancré dans son époque, qu'elle soit tour à tour no wave, punk hardcore ou rock expérimental.
Pour cela, dire qu'il ne s'agit que d'un disque grunge de plus - espérant bêtement lui ôter toute crédibilité - est un procédé tout autant fallacieux que répugnant.  L'apport de Kim Gordon, Thurston Moore, Lee Ranaldo et n'oublions pas Steve Shelley sur la musique grunge est des plus crucial. 
Étant vus par un nombre conséquent de musiciens influents comme des grands frères, voire des exemples à suivre les yeux fermés, et ayant outrageusement vécus de l'intérieur cette période charnière, ce n'est qu'un juste et logique retour des choses. De plus, chercher un semblant d'inspiration dans un mouvement, rappelons-le, timidement connu du grand public en cette année 92, n'est en soi pas honteux. 

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 Finalement le seul tort décemment imputable à Dirty n'est autre que son accessibilité. Accessibilité relative mais suffisante pour faire connaitre ses créateurs en dehors des, parfois, fines frontières underground. Pourtant, ce disque ne conclut qu'un chemin déjà amorcé par le splendide Goo à la différence d'un plus fort volume et des éloges unanimes en moins. Pour être honnête, au risque d'être blacklisté par toute une intelligentsia de l'alternatif, je considère cet album non seulement comme le meilleur du groupe mais surtout comme un cénotaphe de son époque. 
L'indescriptible charme casse gueule des années 90 qui m'est si cher est présent de la première à la dernière seconde, une espèce de douzième homme si l'on veut employer une métaphore footballistique. Écouter les formidables mélodies du single Sugar Kane ou bien le chant survolté de Kim Gordon sur Orange Rools, Angel's Spit c'est se retrouver vingt ans en arrière, léger, dévalant une rue morne, sur un skate esquinté tout en buvant une cannette de Canada Dry. 
N'allez tout de même pas imaginer ici trop de désinvolture; Dirty est à la musique ce que furent une quinzaine d'années durant les Simpson, satyre d'une société perdant tout contact avec ses propres réalités socio-économiques pour en arriver aux abus que l'on connait tous de nos jours. On peut y percevoir l'immense désillusion d'une génération X aux aboies, blessée d'être lâchement délaissée par les générations précédentes mais qui peu ou prou reste digne dans sa souffrance. Y sentir les cruels revers d'une société qui, déjà, avançait trop vite, mais aussi et surtout inhaler le faible vent d'une liberté certes vacillante mais encore perfectible en cette fin de millénaire. Certains plus espiègles ou plus sensibles à l'art que d'autres ont su brillamment s'en servir afin de remplir le monde de petites trouvailles sans prétentions mais faisant office de baume du tigre pour leurs contemporains. 

 Là où les précédents albums se trainaient quelquefois dans les anfractuosités de l’expérience sonore, ici il n'y a aucun temps mort. Dans leurs frénésies destructrices les accords de guitares accompagnés des frappes puissantes de batterie ne laissent rarement quelques secondes de répit. Les baffes énergisantes provoquant une turbulence mentale infligée par un titre comme Chapel Hill se succèdent et deviennent subitement quelque chose de grisant et d'unique. Alors que les autres productions de Sonic Youth dévoilent un froid austère presque suffoquant, Dirty expire un air chaud virant quand bon lui semble au polaire en suivant le sacro-saint tempo rapide/lent. Dès le premier titre, un torrent de décibels larsenifiés mais impeccablement maitrisé nous projette, tel un vulgaire pantin sans âme, contre une armée de murs aussi tranchants que les riffs torturés de Ranaldo. Cela va sans dire, il nous comblera comme d'habitude de ses folies instrumentales, bien aidé de ses accordages étranges et autres objets inattendus du type tournevis.
À peine disponible dans les bacs, ce disque m'avait procuré une excitation dont je ne pouvais plus de me défaire. L'écoutant en boucle durant des semaines entières, je le percevais à ce moment là de ma vie comme un véritable cadeau du ciel car Dirty est le genre de disque qui aide à faire de vous ce que vous êtes et d'en accepter le meilleur ou le pire. Il nourrit l'humain d'inspirations sur le monde, sur la vie et donne à celui qui le désire une réelle raison d'aimer la musique. Je peux me souvenir du brusque mais curatif moment de flottement que provoqua des titres tels que Teresa's Sound World ou Youth Against Fascism sur tout mon être. Restant là, assis par terre, près de la chaine hi-fi, amoureusement frappé par la foudre d'une jeunesse sonique. À tel point que si par le plus énorme des hasards je devais m'échouer sur une île déserte, j'aimerai tenir entre mes mains au moins cette pochette si parfaite dans son esthétisme (que l'on doit à l'artiste de Détroit Mike Kelley) pour pouvoir me rappeler ces bons moments de l’existence.


Dirty Sonic Youth - Mike Kelley art sound artist


 Dirty survole - pour ne pas dire écrase - de son charisme toutes les productions de son époque aussi influentes soient-elles (oui, même celle que j'aime tant avec un bébé dans une piscine). Il est faux d'affirmer que Sonic Youth en cette année 92 a rangé au placard toute sa substance intrinsèque qui fait son charme; bien que sans doute moins visible aux premiers abords, l’expérimentation est là, et même si faire hurler les amplis soit une vraie passion sur cet opus, le groupe n'en brade pas pour autant les structures complexes, elles aussi camouflées mais largement présentes.   

 La grande force de Dirty est d'avoir des compositions qui ne lassent jamais, que ce soit une sonorité nouvelle sur laquelle concentrer son attention ou les changements perpétuels - mais astucieux - de rythmes, tout est fait pour y revenir encore et encore et tout cela c'est bien entendu à Butch Vig qu'on le doit. Il a su mettre en exergue, bien plus que quiconque auparavant, l'incroyable génie des artistes New-yorkais. Le choc titanesque d'un mur de son combiné au génie créatif de Sonic Youth donne droit à de véritables tubes rock d'une efficacité encore peu habituelle chez eux. Ce disque n'est pas moins que quinze titres sensationnels disposant de montées progressives et des passages semblant suspendus en plein vol dans laquelle une rage inviolée de toutes concessions se propage dans une éclatante maîtrise. C'est une atmosphère poisseuse comme du pétrole mêlée à un vif sentiment d'urgence dévoilant un panache explosif de mélancolie. C'est le gardien d'un temple amplement plus vieux que lui, protecteur d'un rock intelligent qui saura à n'en pas douter marquer les générations futures avec la même intensité et surtout la même sincérité qui l'anime depuis vingt ans. 

 Bien que les productions de Sonic Youth soient quelque peu sur le déclin depuis une dizaine d'années, ce groupe reste et restera ad vitam aeternam culte grâce à son passé fastueux. Qu'on se le dise une fois pour toute, Dirty n'a pas à rougir d'appartenir à une telle discographie. Bien au contraire, car, sans être un brûlot, il est le parfait porte étendard d'une formation fabuleuse de talents. Plus qu'un album, Dirty est un chef d’œuvre, une légende qui n'aura jamais vendu son âme.


Sonic Youth - Purr

4 commentaires:

  1. y a pas de doutes à avoir, album majeur.

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  2. vraiment vraiment bon, dans dix ans j'en serais toujours aussi dingue

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  3. Je l'ai découvert y'a une semaine ! énorme !

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